Spoliations : les enfants retrouvés de Berlin

La Gemäldegalerie publie un catalogue des œuvres sans propriétaire

Le Journal des Arts

Le 3 mars 2000

La Gemäldegalerie vient d’ajouter un chapitre à la longue et complexe histoire des pillages de la Seconde Guerre mondiale, en publiant un catalogue des œuvres de propriétaires inconnus conservées dans les réserves des Musées de Berlin.

BERLIN (de notre correspondante) - Dans le vocabulaire muséologique allemand, le terme Fremdbesitz (littéralement “propriété d’étranger”) désigne les œuvres qui sont conservées dans un musée sans pour autant appartenir aux collections. Dans la plupart des cas, leurs propriétaires sont inconnus. Des fonds de ce genre existent dans les musées du monde entier, mais ils sont caractéristiques de l’Allemagne, et plus particulièrement de Berlin. Ici, en effet, les tourments de la Seconde Guerre mondiale ont plongé la ville et ses institutions dans un chaos dont les conséquences s’étalent sur au moins deux décennies. La période critique débute à la fin des années trente, lorsque les musées ont commencé à évacuer leurs propres œuvres pour les mettre en sécurité, d’abord dans des bunkers et des abris antiaériens, puis dans des endroits éloignés des villes : châteaux ou mines de sel. Elle s’étend jusqu’à la fin des années cinquante, quand la plupart des collections sont revenues dans les musées – souvent à reconstruire – depuis les dépôts disséminés sur le territoire et tombés aux mains des Alliés ou des Soviétiques. Pendant cette période, un grand nombre d’œuvres, propriétés privées ou institutionnelles d’autres villes, ont rejoint le patrimoine des Musées de Berlin pour diverses raisons. Étant donné les circonstances, très souvent, leur arrivée n’a pas été enregistrée, ou bien les documents ont été rédigés à la hâte, approximativement, ou tout simplement égarés. En outre, quand les conséquences du conflit – dont la division de Berlin en deux secteurs n’est pas la moindre – ont empêché les propriétaires légitimes de réclamer leurs œuvres, les musées se sont retrouvés dans l’impossibilité objective de restituer ces Fremdbesitz. La Gemäldegalerie a été parmi les premiers musées berlinois à publier non seulement le catalogue complet de ses collections réunifiées (Gesamtverzeichnis, 1996), mais aussi celui des œuvres perdues pendant la guerre (Dokumentation der Verluste, 1995). Elle vient de rassembler dans un troisième catalogue celles que son auteur, Irene Geismeier, nomme affectueusement “les enfants retrouvés” de la Pinacothèque (Dokumentation des Fremdbesitzes. Verzeichnis der in der Galerie eingelargerten Bilder unbekannter Herkunft, 1999). Il recense 168 tableaux “propriétés d’étrangers” qui n’avaient jamais été réellement inventoriés, ni publiés ou exposés. Que la majorité provienne des réserves du Bode Museum – la pinacothèque de Berlin-Est – plutôt que de celles de Dahlem, dans le secteur occidental, n’est pas étranger à cet oubli. Lorsqu’en 1958 l’Union soviétique a rendu à l’Allemagne les œuvres emportées après la guerre, la capitale de la RDA a été choisie comme centre de tri. En fait, cette opération s’est avérée d’une extrême complexité car, en Russie, elles avaient été emballées par genre, et non en fonction des institutions allemandes d’origine, augmentant encore le nombre “d’enfants trouvés” déjà recueillis par le Bode Museum.

Un classement original
Unique en son genre, le catalogue Fremdbesitz ne classe pas les œuvres par ordre alphabétique ou par école, mais suivant l’endroit où elles ont été stockées durant la guerre ou l’après-guerre, ou encore par ensembles de probable provenance (collections dispersées, etc.), recoupés par divers indices. C’est le cas d’une grande Crucifixion qui, grâce à Erich Schleier, a pu être attribuée au Napolitain Andrea Vaccaro, ce que confirme la présence du monogramme AV ; elle devrait être identifiée comme l’œuvre peinte pour l’église Saint-Thomas-d’Aquin à Naples et considérée comme perdue. Depuis qu’elle a commencé à travailler au Bode en 1958, Irene Geismeier a toujours vu cette grande toile, citée par le catalogue dans la section “collections du comte Harrach, Vienne”, roulée dans les réserves du musée. Toutefois, il semblerait que l’œuvre s’y trouvait déjà bien avant que la guerre n’éclate, puisque le comte apportait ses œuvres à restaurer à la pinacothèque berlinoise. Malgré les recherches qu’Irene Geismeier a menées sur le tableau durant toutes ces années, celui-ci, n’apparaissant pas dans les inventaires de la famille Harrach, n’a pu être restitué, ni l’histoire de sa provenance éclaircie.

Irene Geismeier, qui vient d’abandonner en début d’année la charge de directrice adjointe de la Gemäldegalerie pour prendre sa retraite, conclut par ce catalogue une brillante carrière. Avec enthousiasme et passion, elle a travaillé dans la pinacothèque berlinoise durant les périodes les plus difficiles et dans les conditions les plus variées, depuis l’époque de la RDA où, sous sa direction à partir de 1973, le Bode Museum a atteint un niveau international, jusqu’au délicat moment de la réunification. Spécialiste de la peinture hollandaise et flamande du XVIIe, elle a supervisé l’installation des salles de la nouvelle Gemäldegalerie, inaugurée en 1998.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°100 du 3 mars 2000, avec le titre suivant : Spoliations : les enfants retrouvés de Berlin

Tous les articles dans Patrimoine

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque