Musée de l’Ermitage

Sotheby’s, l’estimation qui vient du froid

L’Ermitage veut exposer des toiles saisies en Allemagne

Par Emmanuel Fessy · Le Journal des Arts

Le 1 novembre 1994

En voyage aux États-Unis, le directeur de L’Ermitage, Mikhaïl Piotrovsky, a confirmé que son musée voulait exposer en mars soixante-dix peintures saisies en Allemagne par l’armée soviétique et restées jusqu’à aujourd’hui dans les réserves de l’institution russe. Sotheby’s aurait réalisé une estimation de ces tableaux.

NEW YORK - Néanmoins, ce projet d’exposition attend toujours  le feu vert du gouvernement russe. Les œuvres concernées – des Cézanne, Daumier, Degas, Monet, Pissarro, Renoir, Toulouse-Lautrec, Van Gogh – proviennent essentiellement de la collection rassemblée vers 1920 par l’industriel Otto Krebs, près de Weimar, à Holzdorf.

Après le départ de l’armée soviétique de ce secteur d’occupation, les quelque quatre-vingt-dix-huit œuvres d’art d’Otto Krebs – décédé en 1941 – avaient disparu. La chute du Mur, puis la fin de l’URSS, ont amené les autorités russes à reconnaître publiquement qu’elles détenaient ces peintures, devenues aujourd’hui l’objet de laborieuses négociations entre l’Allemagne et la Russie pour leur éventuelle restitution.

"Personnellement, je n’ai eu accès à ces tableaux qu’en 1991, date à laquelle j’ai été nommé directeur adjoint du musée", a assuré Mikhaïl Piotrovsky au New York Times, alors que son père avait été directeur du musée pendant 26 ans et que lui-même avait commencé ses études à l’Ermitage il y a quarante ans. "C’était un événement extraordinaire, personne n’avait vu ces tableaux pendant 50 ans, aucun restaurateur ne les avait touchés pendant 70 ans", a-t-il ajouté.

Un faux Van Gogh ?
Sotheby’s aurait été chargé de procéder à leur estimation et aurait livré un rapport de trois pages. La maison de vente dément avoir accompli une telle mission, mais le directeur adjoint du Musée de Weimar, M. Sföhl, affirme en avoir été informé. "Nous sommes au courant de l’existence d’une liste établie par Sotheby’s mais pas de ce qu’elle inclut", a-t-il déclaré. Les autorités russes ont répété plusieurs fois qu’elles n’envisageaient pas de vendre ces œuvres ; une telle estimation pourrait alors avoir été demandée dans le cadre des négociations germano-russes sur leur restitution. "Nous espérons toujours un retour de la collection", a ajouté M. Sföhl.

L’exposition est, en tout cas, très attendue pour faire la lumière sur l’état de conservation des œuvres. Des spécialistes allemands, membres de la commission germano-russe sur la restitution des biens culturels, avaient pu l’an dernier voir ces tableaux "cachés". Ils ont été intrigués par l’un d’entre eux, La maison blanche de nuit de Van Gogh (JdA n°4, juin). Selon eux, l’original pourrait avoir disparu – avoir été vendu ? – et remplacé par une copie.

"La Russie ne doit rien à personne"
De son côté, le Musée Pouchkine prévoit une exposition l’an prochain, ou au début de 1996, des collections de Schliemann, dit "Trésor de Priam". Mais s’ils acceptent de montrer au grand jour les œuvres confisquées, les musées russes n’entendent pas pour autant les rendre. "La Russie ne doit rien à personne", écrivait en juillet dans Le Journal des Arts Irina Antonova. Le directeur du Musée Pouchkine estime que son pays a suffisamment souffert d’une guerre qu’il ne voulait pas, pour avoir droit à des dédommagements. Les négociations germano-russes, opposant à Moscou "nationalistes", qui veulent tout conserver, et "démocrates", qui veulent bien restituer, semblent être dans une impasse.

Aux États-Unis, Mikhaïl Piotrovsky est venu chercher trois à quatre cents millions de dollars afin de rénover le grand musée de Saint-Pétersbourg. Une société des Amis de l’Ermitage a été créée pour regrouper les dons.

Mais Mikhaïl Piotrovsky risque d’avoir peu de succès en Amérique où les immigrés russes de longue date sont peu nombreux, tandis que les arrivants plus récents, comme leurs compatriotes, ne connaissent pas le mécénat privé. Le nombre d’Américains qui visitent l’Ermitage reste insignifiant comparé à celui des musées de Paris ou de Londres. En outre, le lancement de la campagne des Amis de l’Ermitage coïncide avec celui de campagnes similaires menées par des musées américains, qui se plaignent de leur propre pauvreté avec tout autant de réalisme.

American Friends of the State Hermitage Museum estime que les demandes de restitution de la part de l’Allemagne ne devraient pas desservir le musée auprès de ses éventuels mécènes. Mikhaïl Piotrovsky a voulu être rassurant au cours d’une conférence de presse. Il a rappelé que l’Ermitage entretient d’excellentes relations avec de nombreux musées de par le monde, et a estimé que "seuls les avocats s’enrichiront à l’occasion" de ces négociations.

Lyon illumine l’Ermitage
Quel que soit l’avenir de cette campagne aux États-Unis, l’Ermitage bénéficie déjà de mécénat, français cette fois, de la part de l’État, de la Ville de Lyon, d’EDF, des groupes Sonepar Mat-électrique, Bouygues, la Caisse des Dépôts et l’Entreprise Industrielle. Ceux-ci ont contribué au financement de l’éclairage des 300 mètres de façade du musée le long des quais de la Neva, des 200 mètres donnant sur les jardins du Palais d’Hiver et l’entrée principale du musée.

Depuis le 21 octobre, 423 puissants projecteurs particulièrement résistants au froid sont installés, dont 200 projecteurs implantés dans le sol, une centaine d’autres incorporés à la façade, et le reste dissimulé dans les fossés. Les travaux, qui ont coûté quelque 3,5 millions de francs, ont nécessité l’envoi de dix tonnes de matériel de France vers la Russie.

Cet éclairage fait partie du plan "Lumière" de la Ville de Lyon, lancé en 1989, qui doit en quinze ans tracer un parcours lumineux urbain dans 130 sites répertoriés, dont 80 sont déjà illuminés.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°8 du 1 novembre 1994, avec le titre suivant : Sotheby’s, l’estimation qui vient du froid

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