Samedi 7 décembre 2019

Sienne : Duccio revisité avant l’exposition de 2002

De nouvelles œuvres ont été attribuées au peintre siennois, tandis que s’affine la connaissance de ses élèves et suiveurs

Le Journal des Arts

Le 14 septembre 2001 - 1350 mots

Après la grande exposition que Florence a consacrée à Giotto l’an dernier, Sienne se prépare à en faire de même avec son contemporain Duccio di Buoninsegna (vers 1260-1318/1319). En attendant mars 2002, on peut déjà tirer de nombreux enseignements de la campagne de restauration lancée en 1996, en même temps que les travaux sur le grand vitrail de la cathédrale de Sienne. L’auteur de la Maestà s’est vu attribuer de nouvelles œuvres, notamment des peintures murales, tandis que d’importantes fresques réalisées par des élèves ou des suiveurs ont été découvertes.

SIENNE (de notre correspondante) - La préparation de l’exposition de 2002 a déjà permis de récupérer des œuvres fondamentales du maître, tels douze petits panneaux de la prédelle, du couronnement et du revers de la Maestà de Sienne et de découvrir, en ville ou dans la province, des cycles de fresques de l’école de Duccio, jusqu’alors inconnus ou peu étudiés. La tendance de l’historiographie à voir en Duccio uniquement un maître de peintures sur panneaux expliquerait ce désintérêt. Pourtant, en 1980, sous le portrait équestre de Guidoriccio da Fogliano dans la salle de la Mappemonde au Palazzo pubblico de Sienne, un fragment de fresque représentant le château de Giuncarico, et indéniablement de la main de Duccio, avait été découvert. On lui attribue aussi aujourd’hui la chapelle Bardi de Santa Maria Novella à Florence, dont l’exécution à suivi celle de la Madonna Rucellai (1285).

Les disciples de Duccio, ses contemporains et ses suiveurs siennois ont également profité de ces investigations, comme le montrent les fresques retrouvées dans l’église de San Martino ou dans la campagne, à Colle Ciupi et à Casole d’Elsa dans la chapelle de la famille Aringhieri. Ces témoignages sont considérés par les organisateurs comme l’un des aspects les plus significatifs et intéressants de la future exposition.

La découverte faite par Bagnoli dans l’église de style roman à double pente, à Colle Ciupi, est absolument inattendue, vu la simplicité de l’architecture. Sous plusieurs couches d’enduit sont apparues des représentations sacrées de différents peintres, mais tous clairement influencés par Duccio. Si l’une des Maestà peintes a été attribuée au Maître de la Maestà Gondi, peintre raffiné et disciple de Duccio, actif à la fin du XIIIe siècle et possédant un style encore fortement pétri de culture byzantine, une autre Madone à l’enfant, assise sur un trône aux couleurs très vives, peut être l’œuvre du Maître de la Maestà de San Quirico d’Orcia, actif au début du XIVe siècle.

La particularité de cette fresque restaurée réside dans le cartouche peint à la base comportant l’incipit d’un chant marial, tel un mémento pour les prêtres qui entonnaient l’hymne. Citons, toujours dans la lignée de Duccio, les fresques sur la vie de sainte Catherine, et celles figurant saint Laurent présentant les pauvres au pape Sylvestre Ier, dont il était le secrétaire. Ces œuvres peuvent être attribuées à un peintre actif au début du XIVe siècle dans le cercle de Memmo di Filippuccio.

À Sienne en revanche, dans la cellule du clocher de l’église de San Martino, les fresques racontant la vie d’un saint dominicain étaient déjà en partie connues au début du siècle, mais la grande vivacité de leurs couleurs et de leur composition n’est apparue qu’après la restauration, ainsi que la date, 1333, année de l’Annonciation de Simone Martini. Même si le siècle est déjà bien avancé, l’auteur travaille avec un style fortement emprunté à Duccio. Il pourrait s’agir de Francesco di Segna, actif également à Lucques – et par ailleurs petit-fils de Duccio. Dans cette même chapelle, une autre main semble avoir tracé la scène représentant le Christ Juge – appartenant peut-être à une sépulture importante – et une autre encore peint la décoration de l’intrados ; c’est l’œuvre d’un maître de l’école de Duccio, mais maîtrisant déjà un style architectural répondant au goût et aux nouveautés de Simone Martini.

La “Maestà” de Sienne
Pour revenir à Duccio, les douze petits panneaux de la Maestà de la cathédrale de Sienne sont maintenant en cours de restauration. Nous savons que la Maestà était peinte sur deux côtés et comprenait, outre la grande composition de face, cinquante-huit petits récits répartis entre le revers de la composition principale, la prédelle et le couronnement, plus douze pointes avec des demi-figures d’ange. En 1770, l’œuvre fut démontée pour être transférée dans la petite église de Sant’Ansano, en sciant verticalement en sept le panneau principal alors que la face et le revers furent remontés séparément. L’œuvre a perdu entre autres au cours de ses vicissitudes une partie de ses encadrements, pinacles et petites colonnes, mais également une partie des panneaux, au point de les retrouver éparpillés dans les musées du monde entier. Les douze petits panneaux du couronnement, de la prédelle et du revers, restés à Sienne, n’avaient pourtant pas été restaurés au moment de l’intervention – toujours valide et exemplaire – sur la Maestà, réalisée dans les années 1950 par le tout nouvel Institut central pour la restauration, dirigé par Cesare Brandi. Les récits de la prédelle, considérés comme étant les plus personnels de Duccio, étaient particulièrement détériorés, apparaissaient sales, infestés de vers, avec des petites pertes de couleurs et un déséquilibre créé par des concentrations de vernis. Les récits du couronnement, grâce à leur emplacement, sont en revanche dans un meilleur état. Ils ont été peints en dernier avec l’aide probable de l’atelier (même si par contrat, Duccio devait finir l’œuvre seul). Les études aux rayons infrarouges ont révélé également pour ces récits, sous la couche picturale, la trace d’un dessin beaucoup plus souple, exécuté au pinceau sur les panneaux à peine recouverts de plâtre (gesso) et à main libre avec une grande sûreté et de très rares hésitations. L’évolution de la leçon ducciesque, dont témoignent les cycles de fresques et les panneaux susmentionnés, peut être également mieux comprise grâce à l’examen des œuvres tardives du maître, exécutées certainement en partie par l’atelier. On observe dans celles-ci – comme par exemple dans la réplique de la Maestà de la cathédrale de Sienne demandée par les gouverneurs de la ville de Massa en 1316 – une douceur accentuée dans la restitution des visages, où une peinture très compacte donne un caractère concret et de la rondeur aux incarnats.

Comme une façade d’église
Des caractéristiques identiques se retrouvent également dans le Polyptyque n.47 de la Pinacothèque nationale de Sienne, surtout dans les figures des saints puisque, malheureusement, la partie centrale où se trouve la Vierge à l’enfant est très détériorée suite à des nettoyages successifs tellement mal effectués que les incarnats laissent transparaître fortement le vert de la préparation. Le polyptyque, qui manquait d’ordre et d’homogénéité avant la restauration, recouvrera beaucoup de son allure après le nettoyage. Celui-ci permettra de faire ressortir la richesse de la structure décorée comme pouvait l’être la façade d’une église. Sous d’épaisses couches de saleté, on entrevoit en fait des laques rouges, des argents cachés par des couleurs transparentes pour imiter l’orfèvrerie, des vernis translucides pour simuler la structure métallique d’un précieux reliquaire. Afin de reproduire cet effet, important pour comprendre les rapports entre la peinture et les soi-disant arts mineurs de l’époque, des pinacles, des petites colonnes et d’autres décorations perdues seront réinsérées. Un choix dicté non seulement par le goût, mais également par la signification historique de l’œuvre, contrairement à ce que la culture des années 1960 et 1970 avait jugé bon de faire. Une remise en état architecturale a été opérée sur une autre œuvre maintenant rattachée aux travaux tardifs de Duccio, et non plus à l’atelier : la Madonne à l’enfant de la Compagnia di Santa Maria alla Grotta, à Montecchio, près de Sienne, partie centrale d’un polyptyque dont on a perdu toute trace. Cette image a dû faire l’objet d’une grande dévotion : l’usure qui en a résulté a provoqué la réduction de l’encadrement et de la prédelle, la formation de trous pour appliquer couronnes et ex-voto. Bien que déjà nettoyée et redorée en vue d’être présentée à l’exposition de 1912, seule l’intervention la plus récente du restaurateur Peter Stiberc a su la préserver véritablement et lui redonner ses valeurs plastiques et chromatiques propres à la main du maître.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°132 du 14 septembre 2001, avec le titre suivant : Sienne : Duccio revisité avant l’exposition de 2002

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