Shanghai jette un pont entre Orient et Occident

L’art occidental a sa place au nouveau Musée de Shanghai

Le Journal des Arts

Le 1 novembre 1996

Inauguré le 12 octobre, le nouveau Musée de Shanghai s’est donné un double objectif : mettre en valeur l’une des plus importantes collections d’art chinois au monde, qui rassemble environ 120 000 pièces, et faire découvrir l’art occidental à des millions de Chinois, en commençant par l’exposition temporaire d’un choix de peintures de la collection de la baronne Thyssen.

SHANGHAI. Édifié sur la place du Peuple, le nouveau Musée de Shanghai est conforme aux normes de construction anti-sismique, et dispose des équipements les plus modernes : salles climatisées, vitrines au système d’éclairage sophistiqué, laboratoire de restauration, auditorium, boutiques, maison de thé et cafétéria… La présentation inaugurale rassemble près de 5 000 œuvres d’art, toutes techniques confondues, soit un panorama complet de quatre millénaires d’histoire de l’art chinois. Dans le même temps, l’exposition temporaire de soixante-dix tableaux européens de la collection de la baronne Thyssen (lire notre article p. 9) témoigne de l’internationalisme affiché du nouvel établissement.

Conçu par Xing Tonghe, du Shanghai Architectural Institute, pour un coût total équivalant à 350 millions de francs, le bâtiment se dresse à l’une des extrémités de la principale place de la ville, juste en face de la mairie. Habillée de granit rose importé d’Espagne, cette structure massive de cinq étages se compose d’un disque "flottant" horizontalement au-dessus d’un bloc rectangulaire. À l’intérieur, un impressionnant atrium dallé de marbre est entouré de quatorze salles, la plupart au plafond bas afin de mettre en valeur les objets de taille modeste. Les cartels dispensent des informations en chinois et en anglais, tandis que des audioguides numériques sont disponibles en chinois, français et anglais.

Selon certains observateurs, le nouveau Musée de Shanghai surpasserait l’ancien Taipei Palace Museum par l’ampleur de la présentation de ses collections et rivaliserait même avec le Palace Museum de Pékin dans certains domaines, comme les bronzes, les monnaies, les peintures des dynasties Ming et Qing… Pourtant, ses collections ne bénéficient pas d’un tel lignage impérial.

Achats forcés
Fondé en 1952, le Musée de Shanghai est né au milieu des troubles qui ont suivi la révolution communiste de 1949, alors que beaucoup s’exilaient et bradaient leurs biens à bas prix. Pôle financier de la région et centre d’exportation de l’art chinois vers l’Occident, Shanghai regorgeait en effet de collectionneurs et de marchands importants. Le maire de l’époque, Chen Yi, décida de tirer avantage de cette situation, et le projet de création d’un musée fut bouclé en moins de deux ans, essentiellement grâce à des lois qui transféraient la propriété privée entre les mains du gouvernement.

"En 1952, le marché était bloqué, rappelle George Fan, un homme d’affaires new-yorkais né à Shanghai, qui soutient financièrement le nouveau musée. La législation stipulait que seul l’État avait le droit d’acheter des œuvres d’art et que les collectionneurs devaient s’accommoder de ses offres, largement sous-estimées. Chaque objet que possède le musée a été payé à un prix ridicule. Nombreux sont ceux qui ont ressenti ces ‘acquisitions’ comme une forme de confiscation."

Voilà plusieurs années, alors que ses collections devenaient trop importantes pour les capacités d’accueil du bâtiment Art déco qu’il occupait sur Henan Road, le Musée de Shanghai a obtenu d’occuper le site prestigieux de la place du Peuple. Pour financer la nouvelle construc­tion, en plus de la participation de la Ville et du gouvernement central, l’ancien bâtiment a été vendu. Dix millions de dollars ont été apportés par des mécènes privés, essentiellement des Shangaiens expatriés à Hong Kong qui avaient fait fortune avant l’arrivée des communistes. Comme cela se pratique couramment dans les musées américains – et bientôt au Louvre avec l’"aile Sackler des Antiquités orientales" –, nombre d’entre eux voient aujourd’hui leur nom associé à des salles du nouveau musée.

Pilleurs de tombes
Spécialiste reconnu des bronzes chinois, Ma Chengyuan a rejoint le musée peu de temps après sa création avant d’en être nommé directeur. Le musée emploie trois cent trente employés, et ses équipes de conservateurs et de restaurateurs sont au fait des dernières recherches dans le domaine de l’art chinois. Tou­tefois, en raison de la modicité des salaires chinois par rapport à ceux pratiqués en Occident, beaucoup ont préféré partir pour des institutions européennes ou américaines : la Freer Gallery of Art, le British Museum ou le Seattle Art Museum, par exemple.

Enfin, "il existe un réel problème avec les objets pillés dans les tombes chinoises et exportés en contrebande, estime George Fan. Les autorités ont exécuté au moins trente personnes cette année, mais ce trafic est tellement profitable qu’il continue." Selon lui, 95 % des œuvres vendues sur Hollywood Road, à Hong Kong, sont sorties illégalement de Chine. Au risque d’être accusé de collaborer avec les pilleurs, Ma Chengyuan a commencé d’acheter des objets sortis en contrebande pour le musée. "Il considère que ces objets font partie du patrimoine chinois, explique George Fan, et qu’ils seraient irrémédiablement perdus sans son intervention." Les autorités ont fini par céder et lui ont accordé officiellement la permission d’acheter à l’étranger pour enrichir les collections du musée.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°30 du 1 novembre 1996, avec le titre suivant : Shanghai jette un pont entre Orient et Occident

Tous les articles dans Patrimoine

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque