Mercredi 12 décembre 2018

Relecture des cartons de Raphaël

Des œuvres d’art à part entière destinées à orner la Chapelle Sixtine

Par Martin Bailey · Le Journal des Arts

Le 1 octobre 1995 - 613 mots

Selon les experts du Victoria and Albert Museum où ils sont conservés, les cartons des tapisseries de la chapelle Sixtine peints par Raphaël étaient vraisemblablement destinés à être exposés dans la chapelle. Alors que les tapisseries n’étaient accrochées que pour les grandes occasions, le Pape Léon X aurait souhaité profiter des cartons en permanence, afin qu’ils fassent écho au cycle de l’Ancien Testament peint sur la voûte par Michel-Ange.

LONDRES (de notre corres­pon­dant) - À l’occasion de travaux de réfection dans la galerie Raphaël, les experts du Victoria and Albert Museum ont pu étudier scientifiquement deux des sept cartons de tapisseries commandés par le Pape Léon X à Raphaël.

L’examen de La Remise des clefs à saint Pierre et de La Mort d’Ananie est presque terminé, celui des cinq autres cartons devrait être achevé d’ici l’été prochain, et l’ensemble des travaux fera l’objet d’un livre. Les premiers résultats indiqueraient que Raphaël n’a pas considéré ces épisodes des Actes des Apôtres – la plus ancienne série de cartons européens de tapisserie qui nous soit parvenue – comme de simples cartons à l’intention des liciers flamands, mais comme des œuvres d’art à part entière.

Des cartons marouflés dès 1515
En effet, il semblerait que la première toile de marouflage était déjà en place lorsque les cartons ont quitté l’atelier de Raphaël, vers 1515-1516, alors qu’on supposait jusqu’à présent que l’opération datait de 1698, lors de l’accrochage de ceux-ci à Hampton Court : "Cela laisse supposer que Raphaël souhaitait que ces cartons soient suffisamment solides pour être conservés comme des œuvres d’art", en déduit Sharon Fermor, conservateur du département des Peintures au Victoria and Albert Museum.

Par ailleurs, la qualité de l’exécution montre que le peintre a cherché à obtenir un effet poussé bien au-delà du nécessaire. Les analyses aux rayons X révèlent la présence d’une sous-couche, comportant presque certainement du blanc de céruse, inutile pour des tapissiers qui n’avaient besoin que d’indications de couleurs.

De plus, la palette de Raphaël diffère ici radicalement de celle des liciers de l’époque : il a utilisé moins de couleurs primaires et davantage de couleurs secondaires, et a même employé des tons pastels, que les tapissiers étaient bien incapables de rendre avec les teintures dont ils disposaient. Enfin, le peintre a donné au modelé et au clair-obscur une importance sans rapport avec les contours précis requis pour l’exécution d’une tapisserie.

Des emprunts à Michel-Ange
"Raphaël a abordé ici la couleur sans tenir compte des impératifs de la tapisserie, mais pour conforter sa réputation de coloriste", ex­plique Sharon Fermor. Celle-ci va même plus loin et estime que Raphaël voulait donner à ses œuvres une puissance comparable à celle des fresques de son rival, Michel-Ange, qui avait achevé le plafond de la chapelle Sixtine trois ans plus tôt.

On relève d’ailleurs dans les cartons plus d’une douzaine d’emprunts délibérés aux fresques de Michel-Ange. Par exemple, la figure de Jésus dans La Remise des clefs à saint Pierre est représentée dans une attitude similaire, mais inversée, à celle de La Création des astres.

À l’appui de sa théorie, Sharon Fermor avance que le pape Léon X aurait envisagé de mettre en place les cartons de Raphaël sur les murs inférieurs de la chapelle Sixtine. Les tapisseries n’étant accrochées que pour les grandes occasions, le pontife aurait pu souhaiter voir les cartons orner la chapelle en temps ordinaire.

Malheureusement pour lui, le maître-licier bruxellois Pieter van Aelst les conserva – peut-être en garantie de factures impayées –, et ils ne furent jamais renvoyés à Rome… En 1623, sept d’entre eux furent achetés par le prince de Galles – les trois autres étaient perdus depuis longtemps – et confiés, en 1865, au Virginia and Albert Museum.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°18 du 1 octobre 1995, avec le titre suivant : Relecture des cartons de Raphaël

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