Mercredi 23 janvier 2019

Quand les musées vendent

Des institutions américaines livrent des œuvres aux enchères

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 2 mai 2003 - 1203 mots

Après la dispersion de nombreux clichés de Berenice Abbott par le Museum of Modern Art (MoMA) de New York en octobre 2002 et celle de photographies issues du George-Eastman House en avril, le marché de l’art assiste à de nouveaux cas de deaccessioning, cette capacité qu’ont les musées américains à se dessaisir de certaines pièces pour en acquérir d’autres.
Cette fois, ce sera au tour du Metropolitan Museum of Art de New York de céder un Monet et au Musée des beaux-arts de Boston de proposer trois œuvres impressionnistes. Rappel d’une procédure qui n’en finit pas de froisser les sensibilités françaises.

PARIS. Sotheby’s propose à New York, le 6 mai, deux pastels de Degas intitulés Danseuse et Danseuses près d’un portant, ainsi qu’une huile de Renoir, Gabrielle et Coco jouant aux dominos, l’ensemble estimé entre 12,7 et 17 millions de dollars (entre 11,7 et 15,7 millions d’euros). De son côté, Christie’s présente, le 7 mai, une huile de Claude Monet de 1882, baptisée Poste de douaniers à Dieppe, estimée 2 à 3 millions de dollars. Rien d’exceptionnel à cela si ce n’est que le premier groupe impressionniste est issu du Musée des beaux-arts de Boston et que le Monet vient du vénérable Metropolitan Museum of Art de New  York.
Si notre esprit français, fermement attaché à l’inaliénabilité des œuvres, s’offusque parfois de ces ventes, le deaccessioning, ou possibilité qu’ont les musées anglo-saxons de déclasser des œuvres pour les revendre, est une pratique courante, largement tolérée. Alison Whiting, responsable chez Christie’s New York d’un bureau de liaison avec les musées (Museum services), estime qu’entre quatre-vingts et cent vingt musées américains procèdent chaque année à ce type d’opération. “ Le deaccessioning ne concerne que très rarement des pièces importantes. Nous n’avons pas tous les jours un Monet du Metropolitan. La plupart du temps, la fourchette va de 15 000 dollars à quelques centaines de milliers de dollars. Il s’agit souvent de doublons d’une collection, ou d’objets sériels comme les estampes, ou encore de certaines pièces d’archéologie. Lorsqu’un musée déménage une partie de ses collections et qu’il doit réassurer les objets, il se pose la question de ce qui vaut la peine d’être stocké et assuré. Le deaccessioning peut survenir à cette occasion”, constate-t-elle.
Entre 1996 et 2002, Christie’s a comptabilisé un chiffre d’affaires de 245,2 millions de dollars pour plus de 10 000 lots issus de deaccessioning. La maison de ventes a atteint l’an dernier son chiffre le plus élevé avec un total de 71,7 millions de dollars, issus principalement des dispersions de deux institutions britanniques, le Long Leat House et Newby Hall. Un tel pedigree offre t-il une plus-value ? Ou provoque-t-il une réticence car le musée, a priori, se dessaisit d’œuvres qui ne sont ni exceptionnelles ni irremplaçables ? “Lorsque la pièce figure de longue date dans les collections d’un musée, les gens sont plutôt enclins à acheter. En revanche, si elle a été acquise récemment par un musée qui s’en désiste rapidement, l’aura agit difficilement”, reconnaît Charles Moffett, codirecteur du département impressionniste et moderne de Sotheby’s. Ces ventes comptent apparemment un taux d’invendus réduit : 10 % par lot, 8 % en valeur, selon une étude menée par Christie’s. “Contrairement aux particuliers, les musées acceptent neuf fois sur dix de revendre par nos soins des choses qui n’ont pas trouvé preneur une première fois en vente publique. Ils acceptent aussi de baisser les estimations à cette occasion”, explique Alison Whiting.
Si l’on tolère facilement l’aliénation d’une série d’estampes, de tabatières chinoises et de menus objets, le deaccessioning prend des proportions plus sulfureuses dès que sont cédées des pièces majeures de l’art moderne. En 1990, le directeur du Guggenheim Museum, Thomas Krens, avait vendu par le biais de Sotheby’s l’Anniversaire de Marc Chagall, le Garçon à la veste bleue d’Amedeo Modigliani et la Fugue de Wassily Kandinsky pour un total de 47,3 millions de dollars chez Sotheby’s. Cette somme était destinée à acquérir la collection d’art minimal du collectionneur Giuseppe Panza. La dispersion avait, en son temps, été jugée scandaleuse. Après quelques années de ventes intempestives, l’Association des directeurs de musées d’art (AAMD) a encadré ce type de procédure par un code d’éthique. Le deaccessioning ne doit servir qu’à l’achat d’œuvres d’art et non aux frais de fonctionnement ou aux projets d’extension d’un musée. Les dons ou legs peuvent faire l’objet de telles opérations, sauf contrordre dans les clauses de donation. Le Monet prochainement cédé par Christie’s avait ainsi été donné au Metropolitan par Charles Mc Veigh en 1959. Les deux pastels de Degas étaient entrés respectivement en 1935 et 1938 dans les collections du musée de Boston. Le Renoir avait été donné par la Fondation Fuller en 1961. Il est probable que l’abus d’une telle procédure tempère à terme la philanthropie des donateurs. Le deaccessioning ne doit pas non plus dénaturer une collection existante mais se reporter de préférence sur des doublons. Les deux pastels prochainement vendus ne sont pas les plus beaux Degas du musée de Boston, qui en compte six autres (sur 71 œuvres du peintre au total). De même, Gabrielle et Coco jouant aux dominos, qui a subi un rentoilage assez lourd, n’est pas la plus exceptionnelle des quatorze peintures de Renoir que possède le musée (sur 38 œuvres au total). Ces pièces n’étaient d’ailleurs accrochées qu’occasionnellement. La dernière fois que le musée de Boston avait procédé à un deaccessioning aussi significatif remonte à 1985, en cédant de gré à gré deux Renoir et un Monet pour acquérir un tableau de Jackson Pollock. L’opération est cette fois destinée à l’acquisition d’une œuvre impressionniste. Selon le New York Times, le musée convoite La Duchesse de Montejasi et ses filles, un Degas de 1876 conservé par la famille Citroën. “Je ne peux ni confirmer ni infirmer ce que rapporte le New York Times. Il est certain que je préfère acheter des choses dans le même domaine. On ne vendra pas un bouddha japonais pour acquérir un Rembrandt”, nous a déclaré George Shackelford, responsable du département des peintures européennes du musée.
Pour des objets mineurs, le deaccessioning reste une procédure rapide, voire expéditive. En revanche, pour des œuvres importantes comme celles du musée de Boston, la réflexion peut durer près de six mois. Les propositions doivent être considérées par la direction du musée, la commission des conservateurs et, en dernier lieu, par le conseil d’administration, le fameux board of trustees. Un employé du musée ou un trustee [gestionnaire d’emprunts] ne peut se porter acquéreur de la pièce ainsi déclassée. L’achat récent par Samuel Newhouse, ancien trustee du MoMA, d’un Picasso cubiste cédé par le musée à une galerie a suscité l’ire de la direction.
En France, il est hautement improbable qu’un musée national envisage de déclasser une œuvre pour s’en délester. Cette procédure est d’ailleurs difficile puisqu’une éventuelle demande doit recueillir un avis conforme à une majorité atteignant les trois quarts de la commission scientifique nationale des collections des musées de France. L’amer souvenir de la vente des pièces du Trésor de Saint-Denis après la Révolution française et des bijoux de la Couronne en 1887 cultive les réticences...

- Vente art impressionniste et moderne, Sotheby’s, New York, 6 mai 2003 - Vente art impressionniste et moderne, Christie’s, New York, 7 mai 2003

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°170 du 2 mai 2003, avec le titre suivant : Quand les musées vendent

Tous les articles dans Patrimoine

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque