Pugin doit céder sa place

Le vicaire de Sherborne gagne le droit de remplacer son vitrail

Le Journal des Arts

Le 1 avril 1996

Au terme d’une bataille juridique acharnée qui a opposé pendant six ans la Victorian Society – une association londonienne de protection du patrimoine – et le vicaire de l’abbaye de Sherborne, un vitrail d’Augustus Pugin va finalement être remplacé par une œuvre nouvelle commandée à John Hayward.

SHERBORNE (Dorset) - Un vitrail de plus de neuf mètres de haut, dessiné par l’architecte anglais Augustus Pugin (1812-1852) et réalisé par John Hardman & Co. en 1851, va finalement être déposé de l’abbaye de Sherborne, après le récent rejet du recours introduit devant un tribunal ecclésiastique.

Le vicaire de l’abbaye, le révérend Eric Woods, a fait valoir son droit à remplacer le grand vitrail ouest par une œuvre commandée à l’artiste John Hayward, dans la mesure où le vitrail de Pugin, qui représentait à l’origine des rois et des prophètes de l’Ancien Testament, s’était irrémédiablement obscurci, du fait d’une cuisson défectueuse à l’origine. Selon William Filmer-Sankey, président de la Victorian Society, la restauration partielle du vitrail pouvait être réalisée pour 50 000 livres environ, alors que les partisans de la dépose l’estimaient à 250 000 livres au moins. Un effort d’autant plus inutile, selon ces derniers, qu’une restauration du dessin original de Pugin aurait conduit en réalité à une reconstitution moderne. En revanche, la réalisation et l’installation du nouveau vitrail de l’Incarnation, par John Hayward, ne devrait coûter que 150 000 livres.

Au Royaume-Uni, les églises ne sont pas soumises aux mêmes contraintes que les autres bâtiments classés, pour lesquels l’autorisation préalable de l’English Heritage et des autorités locales est nécessaire avant toute modification. Les bâtiments ecclésiastiques n’ont besoin, eux, que d’une autorisation locale pour les travaux extérieurs, et les travaux intérieurs échappent à tout contrôle "séculier" ; ils ne sont soumis qu’à un système interne de surveillance ecclésiastique, qui prévoit notamment la consultation de spécialistes pour avis.

En application de ces lois, le révérend Woods avait consulté, en 1992, l’English Heritage, qui n’avait émis aucune objection au démontage du vitrail. Puis, en juillet 1995, le chancelier du diocèse de Salisbury, président du tribunal du consistoire, avait également tranché en faveur de la dépose du vitrail, contre la de­mande de la Victorian Society qui prétendait le faire restaurer.

William Filmer-Sankey estime que cette décision en appel suscite de sérieux doutes sur la validité de "l’exemption ecclésiastique", et Martin Harrison, ancien conservateur du Stained Glass Museum à Glasgow, redoute que cette affaire ne crée un dangereux précédent.

Le secrétaire d’État au National Heritage garde légalement le droit d’intervenir pour infirmer le jugement, mais pour ce faire, l’affaire devrait être portée devant le Conseil Privé, démarche beaucoup trop coûteuse pour une association telle que la Victorian Society. Le vitrail devrait donc être déposé et conservé au dépôt de la Worshipful Company of Glaziers, dans la City de Londres.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°24 du 1 avril 1996, avec le titre suivant : Pugin doit céder sa place

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