Nancy ville Renaissance ?

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 27 juin 2013 - 1383 mots

On savait la capitale lorraine ville des Lumières, pas Renaissance. « Renaissance Nancy 2013 » rappelle pourtant, cet été, qu’elle fut un centre important de la Renaissance tardive.

Demandez à un Nancéien quelle époque représente l’âge d’or de sa ville et vous obtiendrez invariablement deux réponses : le siècle des Lumières, qui a légué à la cité un splendide patrimoine classé à l’Unesco, et l’Art nouveau, qui y a fait florès sous l’influence de l’école de Nancy. Non la Renaissance. Et pourtant, les historiens l’assurent, et veulent le faire savoir cet été au public, le Cinquecento a été un âge extrêmement faste pour la ville, alors capitale du duché de Lorraine. Période d’intense transformation politique, urbanistique et artistique, la Renaissance a profondément modelé l’image de la ville, et bien qu’une grande partie de ce patrimoine ait disparu, certains monuments remarquables illustrent encore l’importance de la cité à son apogée.

Un duché indépendant et prospère

« La Renaissance marque vraiment le début d’une ère nouvelle, car elle coïncide avec un tournant historique majeur : l’indépendance et la montée en puissance du duché de Lorraine », explique Francine Roze, directrice du Musée lorrain et commissaire général de l’exposition « Un nouveau monde ». En 1477, le duc René II de Lorraine terrasse son ennemi héréditaire, Charles le Téméraire, au cours de la bataille de Nancy. Cette victoire implacable sur l’un des plus puissants princes d’Occident confère à René II la stature d’un chef de guerre de premier plan, et à son territoire une envergure sans précédent dans le paysage européen. Pour le duché, devenu indépendant, c’est le commencement d’une longue période de paix, de stabilité politique et de prospérité grâce, notamment, à l’exploitation de ses ressources minières puis au rayonnement de son université.

Le duc fait de Nancy sa capitale et lance une vaste campagne de modernisation. Pour récompenser la fidélité des Nancéiens pendant la guerre contre les Bourguignons, il exempte les habitants de la taille, l’impôt direct. Un cadeau fiscal qui favorise l’essor des chantiers de construction. La ville, fondée au XIe siècle, connaît alors un nouvel élan et s’ouvre aux influences architecturales et artistiques de la Renaissance.

Le château médiéval est reconstruit et se mue en palais ouvert sur la ville et orienté vers les plaisirs de la vie de cour. Encore tributaire de l’architecture flamboyante, ce bâtiment montre cependant l’intégration d’éléments architecturaux modernes. L’influence de la Renaissance française y est perceptible, notamment dans la porterie, qui reprend le modèle de celle de Blois, et l’inspiration italienne se manifeste, quant à elle, dans le dessin de la galerie basse ainsi que dans celui de la chapelle funéraire des Cordeliers, évocation de celle des Médicis à Florence. Une cour raffinée et cosmopolite afflue à Nancy, engendrant la création de nouveaux équipements, mais aussi l’édification d’hôtels particuliers tels que l’hôtel d’Haussonville et sa cour ouvragée, l’hôtel de Lillebonne doté d’un impressionnant escalier sculpté, ou encore la maison du Lutin à la rectitude antique.

Une Renaissance syncrétique et inventive
Du fait de sa situation particulière entre le royaume de France et le Saint Empire romain germanique, ainsi que sur la route reliant les Flandres à l’Italie, la Lorraine constitue un carrefour ; elle est à la croisée des chemins et au cœur d’un bouillonnement intellectuel et artistique. Or, rappelle Olivier Christin, professeur d’histoire moderne à l’université de Neuchâtel et commissaire scientifique de l’exposition « Un nouveau monde », « certains historiens ont voulu voir dans cette situation géopolitique les sources d’une Renaissance provinciale, tardive et d’importation ». Si l’influence des foyers artistiques étrangers est indéniable, il est cependant erroné de croire que la Lorraine ne fait que copier ses voisins et transposer des modèles lointains. Elle brille d’ailleurs par l’inventivité d’artistes locaux au style très personnel : Ligier Richier, Hugues de la Faye, auteur de portraits ducaux et enlumineur renommé, ou encore le peintre singulier Jacques Bellange.

Nancy, ville idéale
Cité brillante, humaniste et cultivée, Nancy attire un nombre croissant d’habitants et voit sa population tripler au XVIe siècle. Pour assurer la salubrité, le confort, et la sécurité de sa capitale, le duc Charles III décide de construire ex nihilo la Ville Neuve, juxtaposée à la ville médiévale. « Avec son plan à damier, son organisation basée sur les principes des cités idéales et son impressionnant système de fortifications, Nancy s’impose alors comme un laboratoire d’urbanisme unique en Europe », souligne Alain Barbillon, commissaire de l’exposition « La ville révélée ».

Malheureusement, la cité, alors à son acmé, ne survit pas aux désastres de la guerre de Trente Ans, qui sonne le glas de l’indépendance et de l’essor du duché. Le temps et les changements de mode feront le reste ; au XVIIIe siècle, les hôtels particuliers Renaissance cèdent la place à des constructions au goût du jour et Nancy adopte progressivement le visage qu’on lui connaît aujourd’hui. De la ville idéale de Charles III, il ne subsiste que de rares vestiges : le tracé viaire du centre-ville, la stricte maison du Doyen et les portes Saint-Georges et Saint-Nicolas.

Exposition « Un nouveau monde » au Musée lorrain

Plongée passionnante dans l’histoire méconnue de l’âge d’or de la Lorraine (1477-1633), à travers une sélection de deux cent soixante-dix œuvres et documents issus essentiellement des collections régionales, l’exposition retrace l’intense développement scientifique, économique et artistique du duché. Des pièces exceptionnelles : ouvrages techniques édités par les universités locales, précieux livres enluminés, portraits de la famille ducale et pièces d’orfèvrerie témoignent de la richesse de la Lorraine et de sa capitale, Nancy.

« Un nouveau monde. Naissance de la Lorraine moderne », Musée lorrain, 64, Grande-Rue, Nancy (54), jusqu’au 4 août 2013.

Au palais du Gouvernement

Les ors du palais du Gouvernement abritent la première exposition dédiée à la création de la Ville Neuve de Nancy, à la fin du XVIe siècle. Ville moderne voulue par Charles III, elle constitue un véritable laboratoire d’urbanisme sur le modèle des cités idéales des humanistes de la Renaissance. Reconstitution en 3D, plans, gravures et dessins d’architecture révèlent ce patrimoine méconnu et, en partie, disparu. L’exposition s’impose comme une parfaite mise en jambe avant l’incontournable parcours de découverte du patrimoine de la ville.

« La ville révélée. Autour de la Ville Neuve de Charles III », palais du Gouvernement, place de la Carrière, Nancy (54), jusqu’au 31 août 2013.

Au Musée des beaux-arts

Consacrée aux dernières décennies de la Renaissance, l’exposition célèbre le maniérisme tardif, toile de fond de l’apogée du duché de Lorraine. Ce regard croisé sur les artistes actifs dans les plus grandes cours européennes fait dialoguer les œuvres du Lorrain Bellange avec la seconde école de Fontainebleau, Arcimboldo, Pourbus ou encore Spranger, dans une atmosphère ressuscitant la puissante émulation artistique de cette époque charnière. Point d’orgue de la manifestation : la reconstitution d’un superbe cabinet de curiosités.

« L’automne de la Renaissance, d’Arcimboldo à Caravage », Musée des beaux-arts, 3, place Stanislas, Nancy (54), , jusqu’au 4 août 2013.

www.mban.nancy.fr

Au Musée de l’histoire du fer, domaine de Montaigu

Nettement moins célèbre que son homologue italien Léonard de Vinci, l’ingénieur et inventeur lorrain Jean Errard se dévoile dans une exposition interactive. Sur le modèle des vies parallèles, elle présente les créations de ces deux précurseurs de l’art militaire de la Renaissance en confrontant les dessins et reconstitutions virtuelles des machines imaginées par Léonard aux ouvrages et maquettes d’après Errard. L’exposition permet aussi de découvrir un musée de culture scientifique et technique aux collections surprenantes.

« Une idée, mille machines. De Léonard de Vinci à Jean Errard », Musée de l’histoire du fer, avenue du Général-de-Gaulle, Jarville-la-Malgrange (54), jusqu’au 5 janvier 2014.

Restaurer la Renaissance

Dans le cadre du festival Renaissance Nancy 2013, plusieurs édifices remarquables ont fait l’objet de travaux de restauration et de valorisation. La campagne la plus ambitieuse est, sans conteste, le projet de rénovation et d’extension du Musée lorrain, sis dans le palais des ducs de Lorraine. Construit à partir de la fin du XVe siècle, ce monument est emblématique de l’évolution de l’architecture à Nancy durant la Renaissance et notamment de l’importance des influences venues de la cour des Valois. Les travaux, lancés en 2005, portent sur la restauration de ses façades et incluent également une refonte totale de la muséographie ainsi que la construction, à l’horizon 2018, d’un nouveau bâtiment accueillant, entre autres, un espace d’exposition temporaire.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°659 du 1 juillet 2013, avec le titre suivant : Nancy ville Renaissance ?

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