Dimanche 25 février 2018

Une loi pour les musées de France

Les silences de la loi Toubon

Le Journal des Arts

Le 21 juin 2010

Un des phénomènes marquants des vingt-cinq dernières années a été l’éclosion de nouveaux types de musées, notamment les écomusées et les musées de société. Leurs responsables ne cachent pas leur déception ni leur inquiétude devant le projet de loi que prépare le ministre de la Culture et de la Francophonie, Jacques Toubon. Le Journal des Arts avait dévoilé, au mois de mars, le contenu de ce projet dans son premier numéro.

Le projet de loi n’évoque pas, dans sa définition du musée, l’élargissement du champ muséal très au-delà des beaux-arts, comme le font par exemple les statuts de l’Icom (Conseil international des musées). "La France, avec le Grand Louvre et les autres grands travaux, joue un rôle de pointe dans la muséologie mondiale. On était en droit d’attendre d’elle une définition plus générale des musées, qui aurait montré sa vision du musée du XXIe siècle, déplore Jean-Yves Marin, délégué pour la France de l’Icom. C’est l’image et le rôle du pays dans le monde qui sont en jeu."

La France a été, en particulier grâce à Georges-Henri Rivière, fondateur du Musée des arts et traditions populaires, parmi les pionniers des musées de société où l’on montre des objets de la vie quotidienne en relation avec l’histoire sociale. Georges-Henri Rivière et ses adeptes ont demandé au musée d’être, autant que conservatoire du passé, témoin (dans le double sens du mot) d’une société dans son mouvement. Ils lui ont donné la charge de faire réfléchir une région sur elle-même et sur son avenir. En limitant la définition du musée à la seule protection des collections, la nouvelle loi risque de faire la part trop belle aux musées des beaux-arts. La crainte est d’autant plus vive qu’on imagine volontiers le Conseil supérieur des musées – dont la création est prévue par le projet de loi – composé de personnalités au profil un peu trop traditionnel.

Protection à deux vitesses
La crainte existe également de voir une protection à deux vitesses, ce qui est d’intérêt national étant bien protégé, le reste étant laissé à la discrétion de collectivités locales plus ou moins attentives, le tout cachant un repli de l’État sur un petit pré trop carré. Preuve, sans doute, que la décentralisation a encore à trouver ses marques en terre jacobine, les relations du musée avec le niveau régional ou local soulèvent, du reste, des interrogations contradictoires. Ainsi, tel conservateur (de beaux-arts) s’inquiète-t-il d’avoir à soumettre ses acquisitions à un conseil scientifique dans sa région, alors qu’il n’existe qu’un ou deux spécialistes – parisiens – du peintre dont il souhaite enrichir sa collection. Mais tel autre déplore que les procédures d’acquisition doivent encore rester trop parisiennes.

Le musée au service de l’économie locale
D’autres impératifs justifieraient une définition exemplaire du musée. Certains musées de société sont assez représentatifs d’une tendance qui a aussi frappé des musées de sciences ou d’histoire : se servir de l’établissement à des fins non muséales. Dans les années 60, explique Jean Guibal, directeur du Musée dauphinois à Grenoble, l’objectif principal des musées de société était bien de constituer une mémoire locale pour les habitants-mêmes du territoire. Dans les années 80, ils ont été utilisés par des intérêts économiques pour promouvoir le développement touristique. Le phénomène, bien entendu, n’est pas spécifiquement français : la tentation est grande, un peu partout, d’utiliser l’histoire agricole, industrielle ou maritime non plus seulement pour aider une population à se repérer, mais pour donner d’elle une image "folklorisante" aux touristes.

Aboutis­sement de cette logique, dans laquelle s’illustre avec pondération l’Écomusée de Fourmies-Trélon (Nord) : le Port-Musée de Douarnenez (Finistère), géré par une société d’économie mixte dont la démarche est ouvertement économique. Ces objectifs sont évidemment très honorables, mais ils changent considérablement la perspective : la première chose que l’on demande au musée n’est pas de gérer des collections en toute rigueur scientifique, mais de favoriser l’économie locale. Encore est-ce le meilleur cas de dérive : celui où les fins rejoignent un intérêt public, à défaut d’être culturel. Mais que dire de ceux dont le but essentiel serait, tout bonnement, de gagner de l’argent ? Jean-Yves Marin et Geneviève Becquart, présidente de l’Association française des conservateurs des collections publiques, déplorent que la loi oublie de faire référence au but non lucratif des musées. Cela allait-il sans dire ?

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°2 du 1 avril 1994, avec le titre suivant : Les silences de la loi Toubon

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