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PROVENANCES

Les musées américains rattrapés par des bronzes turcs mal acquis

Par Olympe Lemut · Le Journal des Arts

Le 9 octobre 2023 - 988 mots

ÉTATS-UNIS

Le District Attorney de Manhattan enquête sur la provenance illégale de statues romaines de Turquie, achetées par des musées américains, dans les années 1960.

Statue de l'Empereur Septime Sévère du Metropolitan Museum of Art, saisie en février 2023. © Steven Zucker, 2017, CC BY-NC-SA 2.0
Statue de l'Empereur Septime Sévère du Metropolitan Museum of Art, saisie en février 2023.
Photo Steven Zucker, 2017

États-Unis. Des statues en bronze exceptionnelles, une experte tenace et un ex-officier des Marines pour enquêter : l’affaire des « bronzes de Bubon » est bien embarrassante pour le milieu américain de l’art qui vit, depuis plusieurs mois, au rythme des saisies dans le cadre de l’enquête sur des bronzes romains originaires du sud-ouest de la Turquie. Plusieurs grands musées sont concernés, dont le Museum of Art de New York (Met) où une statue de l’empereur romain Septime Sévère [voir ill.] a été saisie en février, puis rendue à la Turquie. Cette statue sans tête est exposée depuis 2011 et estimée à 25 millions de dollars. Une autre statue en bronze a été saisie au Cleveland Museum of Art, probablement une représentation de l’empereur Marc Aurèle en toge [voir ill.]. Le musée dit l’avoir acquise en 1986 auprès d’un marchand d’art américain bien connu, Robert Hecht, qui a vendu au moins quatre autres statues du même style et de la même période. Le bureau du District Attorney (DA) de Manhattan pense que ces statues viennent toutes du site de Bubon, et qu’elles ont été importées illégalement aux États-Unis. C’est le colonel Matthew Bogdanos qui dirige l’unité du bureau du DA de Manhattan en charge du dossier. Cet officier des Marines est connu pour avoir été, en 2003, le premier à entrer au Musée de Bagdad quelques heures après son pillage. Il a ensuite dirigé les enquêtes pour retrouver les pièces volées, et s’est spécialisé dans la lutte contre le trafic de biens culturels.

Un site pillé par des villageois

Pourquoi la justice américaine s’intéresse-t-elle aujourd’hui à ces statues ? Les soupçons de pillage datent de plusieurs années, et la Turquie a réclamé le retour de ces statues à de nombreuses reprises. Tout part d’une découverte fortuite à Bubon en Turquie à la fin des années 1950 : des paysans trouvent un site préservé avec une douzaine de statues sur piédestal représentant les empereurs romains et leur famille. Selon Elizabeth Marlowe, professeure d’histoire de l’art à Colgate University (Hamilton, État de New York), les villageois ont caché leur découverte et vendu les statues illégalement. Cette spécialiste de Bubon rappelle dans un article récent sur le site Illicit Cultural Property que Bubon est unique au monde car il s’agit d’un « sanctuaire consacré au culte impérial » avec des statues en bronze de très belle facture datant du IIIe siècle après J.-C. Elle signale que « les villageois ont raconté avoir vendu neuf ou dix statues en bronze ainsi que des têtes, des bras et des jambes ». Les autorités turques n’ont appris l’existence du site qu’en 1967, les statues avaient alors disparu.

Statue de Marc Aurèle du Cleveland Museum of Art. © Sailko, 2016, CC BY 3.0
La statue présumée de Marc Aurèle du Cleveland Museum of Art.
Photo Sailko, 2016

En parallèle, des statues en bronze provenant de Turquie sont apparues sur le marché de l’art à partir de 1964, dont plusieurs proposées par Robert Hecht aux États-Unis. Ce dernier fournissait régulièrement aux musées américains des pièces exceptionnelles, malgré quelques démêlés judiciaires. Elizabeth Marlowe rappelle qu’il avait été expulsé de Turquie dès 1962 sur des accusations de pillage et de trafic d’antiquités… Selon elle, « il est possible que Hecht ait été derrière la vente de tout le groupe de statues » de Bubon. C’est aussi lui qui a vendu en 1970 une tête monumentale en bronze à la Ny Carlsberg Glyptotek de Copenhague, une tête représentant Septime Sévère qui provient sans doute de Bubon et qui est étudiée par le bureau du DA car elle pourrait être rattachée à la statue du Met.

Dénégations maladroites des musées

Hecht étant décédé, les experts doivent désormais retracer la provenance des statues présentes dans les collections des musées américains. Après l’ouverture de l’enquête, le Cleveland Museum of Art a soudainement modifié le cartel et la notice d’inventaire de la statue de Marc-Aurèle, qui est devenue « figure masculine drapée, 150 avant J.-C. - 200 après J.-C. » : une tentative maladroite pour se protéger des accusations, selon Elizabeth Marlowe. De même, le Worcester Art Museum nie toute illégalité dans l’acquisition d’une statue romaine en 1966 alors que le bureau du DA estime que « l’œuvre est probablement volée et a été importée illégalement » de Turquie. Selon le directeur du musée, Matthew Waschek, « les critères et les exigences éthiques des musées ont beaucoup changé depuis les années 1960 ». Dans un récent communiqué, le musée dit n’avoir découvert l’origine de la statue qu’à l’ouverture de l’enquête. Elizabeth Marlowe émet des doutes car, dès 1980, cette statue était citée dans un livret du musée comme originaire de Bubon. Elle insiste sur le caractère « louche et douteux » de Robert Hecht qui aurait dû alerter le musée qui, selon elle, ne pouvait ignorer l’origine illicite de la statue.

La marque distinctive des fondeurs de Bubon

Dans le même article, Elizabeth Marlowe dresse une liste de critères distinctifs à l’usage des historiens de l’art et experts en charge de cette enquête à laquelle elle collabore aussi. Elle insiste notamment sur le caractère exceptionnel des pièces, car « des statues de ce type sont extrêmement rares » sur le marché de l’art, puisque le bronze était souvent refondu pour fabriquer des monnaies ou des armes. Elle ajoute qu’il faut surveiller les statues apparues sur le marché entre 1964 et le début des années 1970, ainsi que l’absence de documents prouvant que les pièces ont été sorties de Turquie légalement. Elle pointe enfin la présence de marques sur les bronzes de Bubon : des petits carrés sur les lignes de raccord des différentes parties des statues sont la signature des ateliers de fondeurs de Bubon. C’est ce qui lui fait dire, par exemple, que la tête de la Ny Carlsberg Glyptotek provient de Bubon, puisque des carrés sont visibles à la base de la nuque. Outre les musées américains et européens, plusieurs collections privées sont concernées par l’enquête. Il est probable que d’autres saisies aient lieu prochainement car le bureau du DA annonce élargir ses investigations.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°618 du 6 octobre 2023, avec le titre suivant : Les musées américains rattrapés par des bronzes turcs mal acquis

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