Vendredi 20 septembre 2019

Restauration

Les brillantes chorégraphies de Solimena

Naples

Le Journal des Arts

Le 1 avril 1994 - 663 mots

La fresque restaurée représentant Héliodore chassé du Temple montre la liberté picturale et le colorisme « à la Giordano » du grand Napolitain.

NAPLES - Parmi les événements faisant prévus pour accompagner l’exposition Sur les ailes de l’aigle à deux têtes : Naples et le vice-royaume autrichien, 1707-1734, au Castel Sant’Elmo, figure la présentation de la restauration de l’imposante fresque Héliodore chassé du Temple réalisée par Francesco Solimena dans l’église du Gesù Nuovo. Cet édifice est un véritable musée. On y trouve des fresques de Stanzione, des toiles de Ribera, un grand retable en marbre sculpté de Cossimo Fanzago et une collection de 64 bustes de bois peints signés par Domenico di Nardo, sans compter des œuvres de Luca Giordano, Paolo de Matteis et Aniello Falcone. Dans ce somptueux décor, Francesco Solimena célèbre un événement de l’histoire religieuse qui n’est pas par hasard au-dessus de la porte d’entrée de l’église. C’est un avertissement à ne pas violer le caractère sacré du lieu, comme le rappelle le Livre des Macchabées avec l’histoire d’Héliodore, ministre du roi de Syrie. Celui-ci, venu à Jérusalem pour confisquer les trésors déposés dans le Temple, subit la punition divine de la main de trois anges armés, et seule l’intercession du grand-prêtre lui sauvera la vie.

Solimena, peintre de grande renommée et modèle indiscuté pour les générations suivantes, était alors parvenu au sommet de son art, assiégé de demandes de la part des commanditaires locaux et des princes étrangers. Les jésuites durent attendre 1725 pour voir réaliser une composition qu’ils demandaient avec insistance depuis plus de dix ans. Malgré l’enduit peu soigné, les raccords entre les "journées" exécutés sans trop de soin et les incisions directes sur lesquelles le maître a pris la liberté de peindre sans en suivre toujours avec précision les limites, l’œuvre est en tous points remarquable. Elle est en assez bon état de conservation, mais des interventions de nettoyage plutôt vigoureuses et de nombreuses retouches à la détrempe, exécutées au siècle passé, en ont altéré la lecture correcte. Il est difficile de dater rigoureusement ces interventions faute de documents précis, mais elles peuvent remonter soit aux travaux de restauration exécutés dans l’église lors de sa remise aux franciscains à la fin du XVIIIe siècle, soit aux réfections réalisées à l’occasion de sa restitution aux jésuites en 1821, soit encore aux réparations des dégâts entraînés par les funérailles de Ferdinand Ier.

Une nouvelle lecture de l’œuvre
La restauration actuelle a été réalisée par Simone Colalucci et son équipe, sous la direction de la Surintendance des biens artistiques et historiques de Naples, grâce à une contribution financière de la Banca Popolare di Napoli. Elle a restitué à la peinture ses couleurs brillantes estompées sous une épaisse couche de poussière et de vernis altérés, mettant en évidence la liberté picturale absolue du maître, à un moment de son parcours que la critique considère comme le point d’aboutissement de son idéal artistique.

Pourtant, le peintre ne s’était pas entièrement détaché des leçons de Luca Giordano et des exemples de l’art baroque, tout en laissant déjà entrevoir les solutions qui seront celles de ses dix dernières années : malgré son âge avancé et sa vue déclinante, le maître était encore capable de révisions et de repentirs.

Reste ce personnage féminin qu’une intervention datant de 1959 a ôté au centre de la composition, au-dessus de l’ange à cheval. Cette figure n’apparaît sur aucune des nombreuses esquisses de Solimena qui se rapportent à cette composition, excepté sur celle de Paris. Et on ne la trouve pas non plus dans les dessins et les gravures exécutés par les peintres étrangers venus en Italie faire leur "Grand Tour". A-t-elle été exécutée par le maître, puis recouverte de sa propre main ? La doit-on à une intervention postérieure ?

Nicolas Spinosa expose les données du problème dans un essai complétant la publication des travaux de restauration par Electa-Napoli, mais il faudra attendre des documents inédits, ou trouver d’autres dessins et peintures du maître pour pouvoir trancher définitivement.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°2 du 1 avril 1994, avec le titre suivant : Les brillantes chorégraphies de Solimena

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