Immobilier

Les avatars de la Fonderie Susse

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 15 avril 2005

Après avoir survécu à deux dépôts de bilan, la célèbre maison est menacée par une opération spéculative qui vise ses locaux.

ARCUEIL (VAL-DE-MARNE) - À Paris et en proche banlieue, le moindre lopin de terre peut se révéler être une mine d’or pour les promoteurs immobiliers qui rachètent des terrains, les font raser, y construisent du neuf qu’ils revendent ensuite avec une grande marge. Les anciens locataires font souvent les frais de ce type d’opération qui n’épargne pas plus les habitants que les immeubles. Ainsi de la Fonderie Susse, installée à Arcueil, qui se retrouve au cœur d’une opération immobilière menaçant son activité même. Créée au XVIIIe siècle, la maison a travaillé pour Rodin, Bonnard, Matisse, Bourdelle, Picasso, Jean Arp, Giacometti, Max Ernst, Fernando Botero, Eduardo Chillida, Bartholdi, Raoul Ubac, Julio González ou encore Alain Kirili. Elle fait partie des quatre grandes fonderies françaises avec les maisons Blanchet-Landowski, Coubertin et l’entreprise R. Bocquel. L’établissement emploie une dizaine d’artisans spécialisés dans la technique de la fonte à la cire perdue ou de la fonte au sable, dans la fabrication du moule de coulée, la ciselure ou la patine (lire le JdA n° 182, 5 déc. 2003, p. 37).

Les ennuis commencent en 1995, lorsque Charles Pineles (fils d’Edward Pineles qui racheta en 1970 la fonderie à la veuve Susse) décide de coéditer une série de bronzes de Max Ernst. L’aventure se solde par un échec, sur fond de procès entre banquiers et éditeurs, avec à la clef le dépôt de bilan. Un Américain reprend finalement l’affaire mais sans y injecter de nouveaux fonds. La maison Susse survit pendant plusieurs années et maintient sa production jusqu’à une nouvelle liquidation judiciaire en 2003. L’entreprise en perdition est rachetée par Hubert Lacroix qui en prend la direction et relance l’activité. Malgré une situation pour le moins difficile, la maison maintient le cap et prévoit d’être proche de l’équilibre en 2005. Mais la Fonderie Susse n’est pas au bout de ses peines. Ne bénéficiant pas d’un bail commercial (indispensable contrat assurant la protection des locaux et du matériel de l’entreprise), elle est aujourd’hui sommée de quitter les lieux, au plus tard le 16 mai, par Charles Pineles. Resté propriétaire des locaux qu’il loue depuis 1995 sous le régime d’un bail précaire – ne pouvant excéder vingt-deux mois, ce type de contrat arrive aujourd’hui largement à terme –, ce dernier souhaite maintenant vendre. L’heureux bénéficiaire des 1 500 m2 où sont installés les ateliers Susse n’est autre que le groupe Atemi, en passe d’acquérir également les 3 500 m2 de terrains adjacents à la fonderie. La société immobilière a entamé des négociations avec la Fonderie Susse au mois d’avril 2004 avec la promesse d’un bail commercial. Son projet est de raser le bâtiment industriel où est installée la fonderie et de la reloger dans un nouveau bâtiment spécialement construit à ses frais (ainsi qu’une partie de ses équipements) sur le terrain de 3 500 m2. Mais pour l’heure, rien n’est signé et, si les négociations sont très avancées, aucun contrat n’a encore vu le jour.

En outre, une fois relogée, la Fonderie Susse devra faire face à de nouvelles charges, comme la reconstruction de ses fours. « Nous sommes prêts à beaucoup de concessions du moment qu’on nous donne des nouveaux locaux, explique Hubert Lacroix. Mais nous ne prendrons pas le risque de cesser l’activité avant qu’ils n’aient été construits et aménagés. » De son côté, la mairie d’Arcueil soutient depuis le début la maison Susse en examinant avec soin l’octroi des permis de construire. « La Fonderie Susse fait partie intégrante de notre patrimoine industriel et culturel. Dans cette affaire, j’ai exprimé très clairement à tous les interlocuteurs ma volonté que la maison Susse reste à Arcueil, où de nombreux artisans ont d’ailleurs choisi de vivre et travailler », souligne le maire Daniel Breuiller (divers gauche). Le nouveau directeur de la fonderie veut croire à un heureux dénouement et pense déjà à l’avenir : « Ce qui a fait la réussite de cette maison, c’est de se tourner vers la création contemporaine. C’est ce que nous voulons continuer de faire. Le bronze a encore de très beaux jours devant lui. » Souhaitant développer ses relations internationales et attirer de nouveaux artistes, la fonderie pourrait encore avoir, si on le lui permet, de beaux jours devant elle...

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°213 du 15 avril 2005, avec le titre suivant : Les avatars de la Fonderie Susse

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