L’eau monte à Venise

La ville rechigne à se doter de digues mobiles

Le Journal des Arts

Le 25 septembre 1998

Depuis la terrible acqua alta de 1966, la nécessité de protéger Venise contre les marées, vivement ressentie par tous, n’a donné lieu à aucune réalisation concrète. Le mois prochain, le ministre italien de l’Environnement doit enfin prendre une décision sur le projet de digues mobiles aux entrées de la lagune.

VENISE - La ville n’est pas un produit de la nature. Elle est le résultat millénaire d’une transformation continuelle de l’environnement, d’un rapport privilégié avec l’eau dont elle exploite les ressources et les potentialités, mais dont elle doit également se défendre par d’énormes travaux d’ingénierie. Que l’on songe aux grandes digues, les moli guardiani, construites entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle pour protéger les trois “bouches” par lesquelles la mer entre et sort de la lagune. À la veille du troisième millénaire, l’Adriatique lance à Venise un défi terrible et à l’issue incertaine. Au cours des cent dernières années, le phénomène de marée haute – l’acqua alta – qui submerge la cité s’est en effet intensifié de façon alarmante. Depuis 1900, selon le Consorzio Venezia Nuova auquel l’État italien a confié la charge d’effectuer “études, projections, expérimentations et travaux destinés au rééquilibre hydrologique de la lagune, [...] à la diminution du niveau des marées”, le nombre des flux égaux ou supérieurs à 80 cm au-dessus du niveau moyen est passé de dix environ dans la première moitié du siècle à plus de quarante dans la seconde, jusqu’à atteindre soixante ces cinq dernières années ; en 1996 et 1997, l’acqua alta a dépassé les 100 cm à trente-six reprises. Lorsque cette cote est atteinte, toute la place Saint-Marc se trouve inondée, sans parler des entresols et rez-de-chaussée envahis et endommagés par les eaux. Le 4 novembre 1966, date de “l’acqua alta du siècle”, la marée a atteint 1,94 m, submergeant les obstacles naturels opposés par le littoral du Lido et par l’île de Pellestrina. La ville, prenant brutalement conscience de sa fragilité, a pris peur. Des travaux considérables ont été réalisés pour renforcer de façon efficace les défenses contre la mer. On s’est également mis à réfléchir aux moyens de défendre la Sérénissime non seulement contre l’acqua alta, mais aussi contre la violence des marées.

La lagune de Venise couvre une superficie de 550 km2 et communique avec l’Adriatique en trois points : les “bouches” de San Nicolò, du Lido et de Chioggia. Le problème est de réguler l’entrée et la sortie de la marée. Les barrages fixes sont évidemment exclus, car les marées ont une fonction capitale de vitalisation de la lagune, apportant de l’eau nouvelle avec le flux et évacuant les eaux polluées avec le jusant. Deux solutions ont été envisagées : intervenir sur la morphologie de la lagune dans certaines parties des terres habitables les plus sujettes à l’acqua alta, ou prévoir des barrages mobiles à l’entrée des “bouches”. La première mouture de ce dernier projet date de 1981 ; continuellement revu et amélioré, il n’a été bouclé qu’en 1992. Trois ans plus tard, en 1995, la municipalité de Venise a souhaité le soumettre à la procédure d’“évaluation de l’impact environnemental”. La commission ministérielle a été renforcée pour la circonstance d’un collège de cinq experts internationaux nommés par le gouvernement. Leur rapport, rendu le 8 juillet dernier, indique qu’“au cours des trente dernières années, le niveau des marées a augmenté d’environ 50 cm par rapport à la terre ferme. [...] Il est hautement probable que ce même niveau va croître de 10 à 20 cm dans les cinquante prochaines années, et l’on peut s’attendre à ce que cette tendance continue”. Il est donc raisonnable de prévoir que les acque alte vont s’intensifier à l’avenir, conjointement aux dangers des marées. Après avoir bien précisé que les barrages mobiles aux entrées de la lagune ne sauraient être considérés comme la seule intervention technique possible, le groupe des experts – avec toutes les précautions d’usage – a donné le feu vert au projet, aussi bien sur le plan de l’environnement que sur celui de l’efficacité.

Avis sur avis
Après un rapport aussi net, les opérations auraient dû être lancées : plan d’exécution, financement, réalisation. Or il n’en a rien été. La “commission” du ministère de l’Environnement, dirigée par l’écologiste Edo Ronchi, est aujourd’hui appelée à donner son avis sur l’avis des experts internationaux, alors même que son niveau de compétence n’est pas comparable. Certains proposent de surélever 40 % de la ville, en procédant par îlots, de façon à protéger Venise contre des acque alte atteignant 120 cm. Mais des experts estiment qu’il faudrait au moins soixante ans pour réaliser ce projet pharaonique, qui risque en outre d’être rapidement dépassé lorsque le niveau de la mer aura encore monté. Pour les fermetures mobiles des bouches de la lagune, huit ans de travaux seraient suffisants – à Amsterdam, un système analogue a été réalisé en deux ans. D’autres font justement observer que le projet d’élever le niveau des zones menacées et de créer d’énormes réservoirs de drainage et d’isolement pour certains édifices et ensembles historiques n’a pas été étudié avec autant de soin que celui des barrages. Quelles sont les positions officielles sur la question des digues mobiles ? À la municipalité de Venise, la majorité de centre-gauche est sceptique, voire hostile, peut-être par crainte qu’une telle décision n’entraîne une rupture avec les Verts, et donc la chute de l’actuelle coalition. D’autres redoutent qu’un investissement d’environ 4 440 milliards de lires (environ 14,5 milliards de francs) ne retire à la cité les financements affectés ces dernières années à de nombreux travaux de restauration. Grâce à la “loi spéciale pour Venise”, la ville a en effet reçu 7 000 milliards de lires.

S’ajoute à tout cela un légitime souci pour la survie du port. Si le niveau des marées s’élève de 10 cm entre octobre et avril – elles sont extrêmement rares le reste de l’année –, les barrages mobiles devront être fermés tous les six jours ; si la situation reste inchangée, il ne faudra les fermer que trois à sept heures tous les dix jours, pour la même période. L’un des experts fait observer que “cela obligera le port à gagner en efficacité et en services annexes, de façon à rester attractif.”

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°67 du 25 septembre 1998, avec le titre suivant : L’eau monte à Venise

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