Vendredi 28 février 2020

Cession de l’État

Le palais du Rhin amputé

Dans le cadre de son plan de cessions immobilières, l’État s’apprête à vendre les écuries impériales, élément indissociable du monument strasbourgeois classé

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 2 novembre 2010 - 720 mots

STRASBOURG - Lors des dernières Journées européennes du patrimoine, fin septembre, les Strasbourgeois ont pu découvrir une partie méconnue de leur patrimoine : les écuries impériales du palais du Rhin.

Édifiées à l’arrière du palais, au cœur de la Neustadt (la ville nouvelle au nord-est de la vieille ville), elles forment avec ce dernier et le parc attenant un ensemble emblématique de l’architecture allemande de Strasbourg (lire l’encadré). Or, dans le cadre du plan des 1 700 cessions immobilières de l’État prévues d’ici à 2013, cet édifice classé, propriété de l’État, devrait être vendu pour quelque 800 000 euros.
Sur le site de France Domaine (service de la direction générale des finances publiques chargé de mettre en œuvre la politique de cession immobilière de l’État), les personnels de la direction régionale des Affaires culturelles (DRAC) d’Alsace ont ainsi découvert, fin juin, que les écuries, dénommées « annexes du palais du Rhin », étaient promises à la vente. Leur réaction ne s’est pas fait attendre : dans une lettre envoyée au ministre de la Culture, le 7 septembre, ils dénoncent la « mutilation d’un ensemble monumental », d’« un patrimoine cohérent et indissociable, témoin des blessures de l’histoire alsacienne », craignant que des « spéculateurs peu scrupuleux » ne s’emparent des lieux. La Rue de Valois n’a pas répondu à la missive et, lors de sa visite à Strasbourg, le 26 septembre, le ministre de la Culture, qui venait pourtant d’être alerté sur le dossier, n’a fait aucun détour par le palais du Rhin. Il faut dire qu’un certain flou artistique entoure le dossier. Si la décision de céder les écuries émane de la préfecture de Région Alsace, le ministère de la Culture aurait dû envoyer ses observations, car il s’agit d’un immeuble classé appartenant à l’État. Non seulement, cela n’a pas été fait, mais la direction du Patrimoine – pour l’heure silencieuse – n’aurait réellement pris connaissance de l’importance du site que très récemment. France Domaine viendrait tout juste d’apprendre que le bâtiment était classé, après une rapide visite des lieux !

Grande confusion
En 1992, la commission supérieure des Monuments historiques avait décidé de faire classer l’ensemble du palais, avec le parc et les écuries, mais l’arrêté de 1993 avait oublié de mentionner les écuries, enregistrées à une autre adresse. L’erreur n’est réparée qu’en 2008, mais peut-être est-elle, en partie, à l’origine d’une méconnaissance des lieux. Ce cafouillis révèle une certaine précipitation qui conduit aujourd’hui les services de l’État à bafouer les règles élémentaires du code du patrimoine. Les représentants des personnels de la DRAC, eux, pointent du doigt « la réforme des services de l’État au niveau régional donnant plein pouvoir aux préfets de région » qui, pressés de remplir leurs objectifs, « bradent localement les propriétés immobilières de l’État ».
 Pour l’heure, les écuries servent toujours de lieu de stationnement aux véhicules des services de la DRAC et de la Région. Les bureaux des personnels de la DRAC, qui y avaient été installés en 2006 (pour 300 000 euros de travaux) afin de palier au manque de place au sein du palais, ont finalement été déménagés à la rentrée… à nouveau vers le palais. L’affaire intervient alors que la Ville de Strasbourg s’est lancé, fin 2009, dans des démarches pour faire inscrire la Neustadt au patrimoine mondial de l’Unesco. La municipalité serait intéressée pour racheter le monument, mais pour une somme symbolique. En attendant, le parc du palais est laissé dans un piteux état. L’État aurait-il totalement délaissé ses missions de protection du patrimoine ? 

Un témoin de l’histoire strasbourgeoise

Érigé entre 1884 et 1888, inauguré par l’empereur allemand Guillaume II sur l’actuelle place de la République à Strasbourg, le palais du Rhin abrite la DRAC d’Alsace, le siège de la Commission centrale pour la navigation du Rhin et le service régional de l’Inventaire. Considéré comme un des symboles forts de l’occupation allemande après l’annexion de l’Alsace en 1871, il est le témoin d’une histoire douloureuse, mais aussi du développement urbain que connu la ville sous le régime allemand. Signé Hermann Eggert, le palais se compose d’un quadrilatère à trois niveaux, dans le style éclectique de l’architecture officielle allemande et austro-hongroise de la fin du XIXe siècle. Il est l’élément majeur de la Neustadt, qui s’organise autour d’un grand axe conduisant du palais à la place de l’Université.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°334 du 5 novembre 2010, avec le titre suivant : Le palais du Rhin amputé

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