Lundi 16 septembre 2019

Genève

Le Musée d'art et d'histoire, la belle au bois dormant, se réveille

Un nouveau directeur, Cäsar Menz, vient d'être nommé

Le Journal des Arts

Le 1 juin 1994 - 943 mots

Le Musée d'art et d'histoire de Genève, le plus méconnu des grands musées suisses, commence une longue transformation sous la houlette de son nouveau directeur, Cäsar Menz. Agé de quarante-cinq ans, après une longue carrière à la direction de l'Office fédéral de la culture, où il a été en particulier commissaire du pavillon suisse aux Biennales de Sao Paulo et de Venise, Cäsar Menz doit affronter un grand défi : réveiller l'institution helvétique la plus apathique.

Le Journal des Arts : Le visiteur qui entre dans le Musée d'art et d'histoire a l'impression de pénétrer dans un bâtiment de l'ex-Europe de l'Est, où l'ennui n'est surpassé que par la tristesse.
Cäsar Menz : Tout d'abord, il faut préciser que le Musée d'art et d'histoire, MAH, est le plus important musée de Suisse quant au nombre de ses collections. Une partie seulement est présentée dans le bâtiment principal de la rue Charles-Galland, et votre impression est malheureusement partagée par de nombreuses personnes. En revanche ses annexes, qui sont réparties dans une dizaine de locaux, comme le Cabinet des estampes, le Musée Rath, le Musée de l'horlogerie ou le Musée de l'Ariana, sont non seulement d'un grand dynamisme, mais organisent des expositions d'un retentissement certain dans des locaux qui n'ont rien à envier aux plus grands musées.

Le JdA : Que pensez-vous faire pour transformer l'impression des visiteurs de la rue Charles-Galland ?
Cäsar Menz : Les temps des sanctuaires de l'art où l'on allait admirer en silence des objets merveilleux est fini, le musée actuel est devenu un instrument d'éducation et de divertissement multifonctionnel. Ainsi, nous allons immédiatement repenser l'accrochage des tableaux et refaire l'éclairage de ces salles. Un banquier privé genevois nous a offert une très généreuse contribution pour financer ce programme. À court et moyen terme, nous allons refaire toutes les structures d'accueil du musée, qui doit être un lieu où l'on aime à se rendre et où les gens aiment à se rencontrer. Mon but principal est avant tout de revaloriser les collections variées du musée, qui vont de la préhistoire à l'art contemporain.

Le JdA : Cette rénovation achevée, quels projets allez-vous développer ?
Cäsar Menz : Le MAH a à sa disposition un des plus importants fonds de Liotard et de Hodler, deux peintres clés de l'histoire de l'art, mais très peu représentés en dehors des musées suisses. L'œuvre de ces artistes et l'activité du musée doivent être intimement mêlées. Les grandes expositions monographiques de ces deux artistes restent à faire et je vois tout à fait une exposition itinérante aux États-Unis, organisée avec les plus grands musées américains. Le MAH doit s'ouvrir plus largement sur l'art de notre époque ; il dispose déjà d'une collection qu'il se doit d'enrichir. Au début de mon activité à Genève, j'ai reçu un magnifique cadeau avec l'exposition qu'a organisée Peter Greenaway dans l'esprit de celles de Paris et de Vienne, portant un nouveau regard sur les collections du musée. Cette exposition, montée en très peu de temps, a permis une formidable ouverture de notre institution vers les habitants de Genève. Je ne pouvais rêver une meilleure entrée en fonction. Dans notre espace du Musée Rath, s'ouvrira une exposition Markus Raetz, dont la collaboration avec le MAH remonte à 1967 ; et, en 1995, nous aurons une rétrospective Bram Van Velde, artiste très bien représenté dans les collections publiques et privées genevoises.

Le JdA : L'art moderne, qui a été longtemps absent des préoccupations des autorités genevoises, semble actuellement souffrir d'hypertrophie, avec la prochaine ouverture d'un musée d'art moderne, vos propres activités et celles du Centre d'art contemporain.
Cäsar Menz : Dans l'art, comme dans tout autre domaine, la concurrence est nécessaire. Le Centre d'art contemporain fonctionne depuis des années comme une "Kunsthalle" et son activité est indispensable dans le contexte genevois. Le futur musée d'art moderne, qui devrait ouvrir en septembre, est un organisme semi-privé, qui certes a déjà une collection, mais dont une grande partie de l'activité sera dévolue à l'organisation d'expositions. Le Cabinet des estampes, qui dépend du MAH, a un des fonds les plus importants au monde en art contemporain. L'usage permettra à chacun de jouer son rôle, en respectant la spécificité de chacun.

Le JdA : Vous nous décrivez un monde idéal, mais malheureusement - ce n'est un secret pour personne -, votre musée ne dispose d'aucun budget d'acquisition.
Cäsar Menz : Ce n'est pas tout à fait exact. Étant donné les restrictions de budget provoquées par la crise, notre fonds d'acquisition a été gelé jusqu'à la fin de 1995, mais il nous reste toujours la possibilité de solliciter l'aide de différentes fondations genevoises. Le budget de fonctionnement du MAH est de vingt millions de francs suisses, et nous comptons en tout cent quatre-vingts collaborateurs. Il est faux de dire que les Genevois ne s'intéressent pas aux arts plastiques et d'invoquer le poids du calvinisme : ces chiffres en sont la preuve.

Le JdA : Une autre limite pour vos interventions est la modicité de la somme allouée aux expositions, aux alentours de 860 000 francs suisses, soit environ 4 % de votre budget global.
Cäsar Menz : Le fonctionnement d'un musée a profondément changé ces dernières années. Le financement de ses nombreuses activités n'incombe plus entièrement à l'autorité de tutelle. Une exposition comme celle de Greenaway n'a pas coûté un centime au contribuable genevois, elle a été entièrement financée par le mécénat. Il en sera de même de l'exposition Markus Raetz.

Le JdA : Ne vous sentez-vous pas frappé du syndrome du Grand Louvre ?
Cäsar Menz : Sans un exemple aussi fameux, il ne nous serait pas possible d'envisager un remodelage total du MAH et surtout de solliciter les financements nécessaires, mais il s'agit de projets à long terme.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°4 du 1 juin 1994, avec le titre suivant : Le Musée d'art et d'histoire, la belle au bois dormant, se réveille

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