Le choix du conservateur : Guy Tosatto

Guy Tosatto, Carré d’Art de Nîmes

Le Journal des Arts

Le 26 mai 2000

Une fois par mois, nous invitons un conservateur à choisir une œuvre de son musée qu’il souhaite mettre en avant et faire mieux connaître du public. Guy Tosatto, conservateur du Musée d’art contemporain de Nîmes, a sélectionné Flüchtende (les Fugitifs) de Sigmar Polke.

Flüchtende (les Fugitifs) de Sigmar Polke compte parmi les œuvres majeures de la collection de Carré d’Art–Musée d’art contemporain. Acquise en 1993, un an avant l’exposition consacrée par le musée à l’artiste, elle constitue, avec deux autres tableaux et quatre peintures sur papier, le principal ensemble de l’artiste conservé en France dans un musée de province.

Pour ce transfuge de l’Est, passé en RFA et formé à Düsseldorf dans l’entourage de Beuys au début des années soixante, le rôle de l’art dans la société est tout sauf anodin. La culture demeure un moyen essentiel de remise en question et d’évolution des mentalités. D’où la nécessité pour Polke d’une revitalisation constante du pouvoir subversif de l’art et du maintien d’une position critique face au monde.

La présence prépondérante des images retient d’emblée l’attention dans son œuvre. Imaginées ou empruntées à des magazines illustrés ou à des publicités, elles partagent une même propension à la banalité, à l’anecdote, voire à la laideur. Dans ce goût pour le quotidien, on discerne l’influence du Pop Art, à laquelle s’ajoute celle de Picabia, tributaire du climat néo-dadaïste suscité par Fluxus dans l’Allemagne d’alors.

De cette double influence, qui amène l’artiste à privilégier la figuration, notamment par le biais de la photographie, et l’entraîne à malmener les images, naît toute l’ambiguïté – mais aussi la richesse – du statut de la représentation dans cette œuvre. Car, en définitive, le tableau “support d’images peintes” n’est que le véhicule de l’image de la peinture. Toute œuvre, abstraite ou figurative – la démarche de Polke en cela rend cette classification caduque –, n’expose que ses composantes. L’art moderne n’est ici qu’un art qui s’autoreprésente, l’image d’une image, un simulacre.

Par son désir d’embrasser la peinture dans sa totalité, Polke aborde la question du support avec une pertinence et une causticité rares. Délaissant le plus souvent la toile ordinaire, il privilégie toutes sortes de textiles, de la “classique” toile à matelas rayée au rideau défraîchi à broderies végétales. Tout est bon à peindre et tout devient, une fois tendu sur un châssis, partie intégrante du tableau. En cela, Polke s’affranchit définitivement du problème de la figure et du fond, de l’image et du support, le tableau constituant une totalité solidaire d’où est évacuée toute notion de hiérarchie.

Flüchtende s’inspire d’une photographie prise lors de l’édification du mur de Berlin et représente deux réfugiés en train de courir vers ce qui apparaît, figurée par un tissu à rayures, comme une frontière hérissée de barbelés. Se détachant sur un fond jaune, translucide, les silhouettes, rendues par une trame photographique très agrandie, sont soulignées d’un cerne vert peint au revers avec une bombe aérosol.

Peinture d’une grande économie de moyens, le tableau traite avec puissance et efficacité de la question des réfugiés. Que l’artiste ait choisi cette image d’archives, trois ans après la chute du Mur, peut surprendre. De fait, soustrait à la seule histoire allemande et arraché à l’oubli du passé, ce document devient, sous les pinceaux de Polke, l’icône de tous ceux qui, hier comme aujourd’hui, doivent fuir leur pays pour sauver leur vie et leur liberté.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°106 du 26 mai 2000, avec le titre suivant : Le choix du conservateur : Guy Tosatto

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