Musée

Le choix du conservateur : Françoise Chaserant

Françoise Chaserant, Musée de Tessé, Le Mans

Par Françoise Chaserant · Le Journal des Arts

Le 28 avril 2000

Une fois par mois, nous invitons un conservateur à choisir une œuvre de son musée qu’il souhaite mettre en avant et faire mieux connaître du public. Françoise Chaserant, conservateur en chef des Musées du Mans, a sélectionné une Nature morte aux armures de Willem Kalf.

Le Musée de Tessé possède dans ses collections une peinture exceptionnelle, la Nature morte aux armures de Willem Kalf (1619-1693), dont le thème des trophées d’armes, mêlés à des pièces d’orfèvrerie, est assez inhabituel chez l’artiste. L’œuvre figure au musée dès son ouverture, en 1799. Elle avait été saisie dans l’hôtel de Tessé, au Mans, où elle se trouvait déjà en 1746 (inventaire après décès de René-Mans I de Tessé). Les collections des Tessé dans la Sarthe, dont l’ensemble illustrant le Roman comique de Scarron, forment une partie du fonds ancien du musée.

Sur une table, placée légèrement de biais afin de créer une profondeur, sont accumulées, entourant un coffret rempli de pierreries, des pièces d’orfèvrerie ciselée que l’on retrouve dans d’autres tableaux de l’artiste : pyxide, grand plat à ombilic, aiguière, nautile monté. Au milieu de ce somptueux ensemble se dresse un plastron d’armure qui domine des trophées d’armes, épars sur le sol ou abandonnés sur un fauteuil. Une écharpe de soie blanche, véritable coulée de lumière, semble réunir les objets posés sur la table et les armes répandues à terre. Dans le fond, à demi dissimulé par un rideau, est posé un miroir où se reflète une partie des objets.

Comme souvent chez Kalf, les rapports chromatiques, soulignés par des effets de lumière, sont recherchés : le grand rideau vert fait vibrer le velours cramoisi du fauteuil dont les franges dorées sont autant de gouttes de lumière ; le bleu velouté de la nappe qui tombe de la table magnifie la chaude tonalité dorée de l’orfèvrerie. Les reflets sur les gris métalliques des armes et sur le blanc nacré du nautile sont raffinés.

La richesse et la complexité de cette œuvre, où sont intimement mêlées orfèvreries et “militaria” renversées, invitent à introduire le thème sous-jacent de la “Vanité”.

Plusieurs problèmes restent en suspens. À quelle date fut réalisée cette peinture ? La présence d’une médaille de Jean Varin représentant Louis XIV (1643) permettrait de dater l’œuvre du séjour parisien de Kalf, mais la facture très brillante inviterait à proposer vers 1650. Doit-on, comme le pense L. Grisebach (cf. W. Kalf, Berlin, 1974), voir dans le commanditaire René II de Tessé ? Hormis qu’il embrassa la carrière des armes, comme tous les Tessé, rien ne permet de l’affirmer : c’est son fils René III qui fut collectionneur. Enfin, deux autres versions d’un format différent sont passées sur le marché de l’art : l’une en 1982 (Londres, vente Bonhams, 0,40 x 0,32 m) où le plat est absent et où apparaît dans le miroir le portrait d’un jeune peintre devant un chevalet, l’autre en 1996 (New York, Sotheby’s), en largeur (1,53 x 1,65 m), où le peintre dans le miroir semble un peu plus âgé. Lequel, parmi ces trois tableaux, fut réalisé le premier ?

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°104 du 28 avril 2000, avec le titre suivant : Le choix du conservateur : Françoise Chaserant

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