Vendredi 23 février 2018

L’archéologie face à son passé

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 11 février 2008

Entre 1940 et 1944, après l’annexion de l’Alsace et de la Moselle au IIIe Reich, l’occupant nazi utilise la recherche archéologique pour légitimer sa politique culturelle et raciale. Réunis au palais Rohan, à Strasbourg, des vestiges préhistoriques, antiques et médiévaux, exhumés dans les années 1930 à 1940, accompagnés de revues, travaux et objets de l’époque, évoquent le dévoiement de l’archéologie.

STRASBOURG - “Chaque discipline doit affronter sa mémoire”, explique Alain Schnapp, professeur d’archéologie à Paris-I, dans le catalogue de “L’archéologie en Alsace et en Moselle au temps de l’annexion”. Cette exposition montre comment la recherche archéologique a pu être un enjeu majeur de la vision nationale-socialiste de l’histoire, insistant sur les périodes “germaniques”, protohistorique et mérovingienne, et gommant au maximum toute trace de latinité, en particulier les cinq siècles de présence romaine sur le Rhin. Les diverses campagnes de fouilles devaient, avant tout, prouver que les régions annexées étaient de vieilles terres allemandes. Le mobilier funéraire des 82 sépultures de la nécropole d’Ennery (Moselle) – des armes, des bijoux, de très belles pièces comme une boucle en bronze argenté –, aujourd’hui exposé en partie, a ainsi été interprété en 1943 comme étant celui d’une population germanique vassale des rois d’Austrasie. À Brumath (Alsace), en revanche, les recherches ont été beaucoup moins concluantes, puisque aucune des 41 tombes à incinération et 38 sépultures à inhumation (du Ier au IIIe siècle) n’a révélé l’éventuelle présence des Triboques, population germanique implantée dans la région au cours du Ier siècle avant J.-C.

Outre le célèbre svastika, de nombreux objets détournés au profit de la vision germano-centriste de l’histoire sont présentés, comme ces broches reproduisant certaines lettres de l’alphabet runique – écriture des “ancêtres venus du Nord” – ou des répliques miniatures d’épées et poignards de l’âge du bronze au Haut Moyen Âge, émis par le Secours d’hiver entre 1940 et 1942. À l’instar de la série des fascicules destinés aux bibliothèques scolaires (1939) ou du catalogue de l’exposition archéologique de 1942, à Strasbourg, de nombreuses publications contribuent à diffuser les clichés de la civilisation germanique.

Une période longtemps occultée
Largement utilisés pour l’enseignement de la jeunesse, les dessins et peintures de Wilhelm Petersen, adhérant au parti nazi depuis 1930 et correspondant de guerre pour les Waffen-SS en 1940, reprennent les grands thèmes de la propagande : le nationalisme, la personnalité charismatique du guide (der Führer), la notion de “race”, la célébration de la guerre, le culte du travail. Les reproductions de certains monuments médiévaux, telles les cathédrales de Metz et de Strasbourg, sensés symboliser la grandeur de l’Empire germanique, sont placardées sur toutes sortes de guides, recueils, revues du parti, étiquettes, boîtes d’allumettes, bandes de pelotes de laine ou encore sur le courrier.

L’activité archéologique liée à la période nazie a longtemps été occultée par la recherche. “Il reste de larges zones d’ombres sur les ‘influences’ scientifiques exercées par cette période sur la recherche allemande de l’après-guerre. Il semble que l’impact de cet héritage soit resté assez fort jusque dans les années 1990”, s’inquiètent Bernadette Schnitzler et Jean-Pierre Legendre, co-auteurs du catalogue, concluant que “l’ouverture par l’Allemagne nationale-socialiste de l’archéologie à tous les usages politiques les plus pervers, en ancrant les recherches dans un fort sentiment national, reste l’un des éléments majeurs du passif de cette discipline. [...] L’archéologie conçue essentiellement comme un instrument d’invention ou de réinvention des origines semble avoir encore, hélas, de beaux jours devant elle."

- L’ARCHÉOLOGIE EN ALSACE ET MOSELLE AU TEMPS DE L’ANNEXION (1940-1944), jusqu’au 31 août, Musée archéologique – palais Rohan, 2 place du Château, 67000 Strasbourg, tél. 03 88 52 50 00, tlj sauf mardi, 10h-18h. Du 6 octobre au 27 janvier 2002, aux Musées de la Cour d’or, 57000 Metz, tél. 03 87 75 10 18. Catalogue, 256 p., 150 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°130 du 29 juin 2001, avec le titre suivant : L’archéologie face à son passé

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