Samedi 24 février 2018

Mécénat

La vie après la Turbine

Le Journal des Arts

Le 19 septembre 2007

Quel sort est réservé aux œuvres commandées par Unilever pour la Turbine Hall de la Tate Modern ?

LONDRES - La Tate Modern a récemment annoncé que Rachel Whiteread serait la prochaine artiste invitée à intervenir dans son immense Turbine Hall. L’installation de Whiteread, dont l’inauguration doit avoir lieu en octobre, sera la sixième d’une série financée par Unilever, le géant anglo-néerlandais des produits de grande consommation. En 1999, cette société a engagé 1,25 million de livres sterling (1,83 million d’euros) dans un programme quinquennal de mécénat en faveur de ces installations artistiques, prolongé jusqu’en 2008.
Depuis l’ouverture de la Tate Modern en 2000, les installations de la Turbine Hall n’ont cessé d’être plébiscitées par les visiteurs, qui s’y sont parfois pressés en plus grand nombre que dans les autres expositions officielles du moment.  Qu’advient-il de ces gigantesques installations après leur démontage ? D’abord restituées à leurs créateurs, elles sont parfois proposées à d’éventuels acheteurs. Où se trouvent-elles aujourd’hui ? Notre enquête a permis de l’établir.

Louise Bourgeois, I do, I undo, I redo ; Maman, exposé du 12 mai au 26 novembre 2000.
Le Dia Beacon (État de New York), négocie actuellement avec l’artiste l’achat de ses trois énormes tours d’acier I do, I undo, I redo. La fondation qui supervise le Musée de Beacon nous a déclaré qu’elle envisage de mandater l’architecte Peter Zumthor pour concevoir un nouveau bâtiment destiné à accueillir cette œuvre. La sculpture en acier haute de 10 mètres figurant la Maman-araignée est actuellement prêtée à la Tate, qui l’a présentée dans un nouveau cadre l’an dernier. Six répliques en bronze grandeur nature de cette sculpture ont aussi été éditées : l’une a été exposée au Wifredo Lam Center de La Havane, à Cuba, dans le cadre de l’exposition « Louise Bourgeois : One and Others », qui vient de s’achever ; une autre appartient au Guggenheim Museum de Bilbao ; une troisième est exposée, en prêt de longue durée, au Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg ; la quatrième sera bientôt présentée au Samsung Museum of Modern Art de Séoul, en Corée du Sud ; la cinquième appartient au Mori Art Museum de Tokyo ; et la dernière fait partie de la collection de la National Gallery du Canada.

Juan Muñoz, Double Bind, exposé du 12 juin 2001 au 10 mars 2002.
La troublante installation de Muñoz, avec ses personnages gris grandeur nature perchés dans les ouvertures d’un faux plafond, fut inaugurée quelques mois avant la disparition inattendue de son créateur. La pièce est aujourd’hui entreposée avec les œuvres de la succession de l’artiste en Espagne. Marian Goodman, sa galeriste new-yorkaise, nous a confié : « Nous avons voulu garder cette œuvre entière, sans la vendre par lots, et c’est pourquoi elle est actuellement entreposée dans une réserve. Nous travaillons à lui trouver un lieu d’exposition définitif. Il existe un projet qui prend largement tournure avec une municipalité espagnole, mais, entre-temps, un musée de premier plan voudrait l’exposer lors d’une présentation temporaire. »

Anish Kapoor, Marsyas, exposé du 9 octobre 2002 au 6 avril 2003.
La trompette à double pavillon de Kapoor, longue de 135 mètres sur 35 de haut, faite d’une membrane en PVC rouge tendue sur trois anneaux géants d’acier, constitue probablement le projet le mieux adapté aux lieux de toutes les installations commandées pour la Turbine Hall ; l’œuvre a été conçue pour remplir l’ensemble de l’espace, de sorte qu’il soit impossible aux visiteurs de l’embrasser d’un seul coup d’œil. Sa conservation est actuellement assurée par la galerie londonienne de l’artiste, la Lisson Gallery. Son directeur, Nicholas Logsdail, croit savoir que Kapoor a été en pourparlers avec le directeur de la Tate, Nicolas Serota, sur le devenir de l’œuvre ; on peut seulement supposer qu’ils ont discuté de son achat ou d’une nouvelle présentation. Dans l’intervalle, Nicholas Logsdail a reçu de nombreuses demandes, parmi lesquelles une proposition visant à installer Marsyas en plein désert américain. « Jusqu’à présent, aucune de ces propositions ne nous a paru appropriée au caractère d’installation spécifique de cette œuvre […]. La solution idéale serait qu’Anish travaille avec un architecte à bâtir un espace spécialement conçu pour accueillir l’œuvre. » Tout en reconnaissant que c’est un objectif ambitieux, il affirme que « l’œuvre est importante, un symbole en soi, auquel nous trouverons un lieu tôt ou tard ».

Olafur Eliasson, Weather Project, exposé du 9 octobre 2002 au 6 avril 2003.
Le soleil jaune soufre qu’Eliasson faisait entrevoir à travers des tourbillons de fumée est sans doute l’installation de la Turbine Hall qui a eu le plus de succès. Les visiteurs s’alongeaient sur le sol et obsevaient leur propre reflet sur les miroirs fixés au plafond. La galeriste qui représente Eliasson à New York, Tanya Bonakdar, indique que l’œuvre n’existe plus aujourd’hui qu’en pièces détachées, « qu’Olafur détient probablement toujours ». Mais comme il réutilise fréquemment des éléments de ses œuvres passées, une partie se trouve peut-être actuellement exposée ailleurs. Aucun projet n’a été lancé en vue de la reconstitution de la pièce.

Bruce Nauman, Raw materials, exposé du 12 octobre 2004 au 2 mai 2005.
L’installation sonore de Nauman, inspirée par le bourdonnement constant du générateur électrique de la Turbine Hall, serait à jamais privée de son authenticité si elle était exposée ailleurs. Elle se compose de 20 enceintes acoustiques fabriquées spécialement et d’un ensemble sophistiqué d’équipements sonores de haute technologie. Ils sont conçus pour amplifier et diriger des sons provenant des archives constituées par l’artiste depuis quarante ans  ou produits pour l’occasion. Quand l’œuvre sera démontée début mai, les enregistrements seront restitués au galeriste de Nauman, Sperone Westwater. Malgré « de très nombreuses demandes » de la part  d’acquéreurs potentiels, il n’envisage pas de vendre l’œuvre : « Elle a été réalisée uniquement pour cet espace, et il serait incongru de vouloir l’en détacher de quelque façon que ce soit. »

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°214 du 29 avril 2005, avec le titre suivant : La vie après la Turbine

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