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SOCIÉTÉ

La petite révolution des muséums

Par Isabelle Manca · Le Journal des Arts

Le 21 mai 2019 - 1256 mots

FRANCE

Les anciens muséums d’histoire naturelle se muent progressivement en musées de société, et font place dans leur muséographie même aux questions liées à l’environnement, à la biodiversité et au changement climatique. Bordeaux, Besançon ou Orléans entendent apporter leur pierre aux débats publics actuels.

Ours polaire au 2e étage du Muséum de Bordeaux - Photo F. Deval
Ours polaire au 2e étage du Muséum de Bordeaux
© Photo F. Deval
Courtesy Muséum de Bordeaux

Où sont passés les muséums d’histoire naturelle ? La question peut sembler incongrue tant ces établissements connaissent actuellement une période faste émaillée de nombreux chantiers de rénovation. Des projets qui s’accompagnent d’une petite révolution conceptuelle et sémantique car la majorité des lieux abandonnent l’appellation « histoire naturelle ». Après dix ans de travaux, c’est un « Muséum de Bordeaux Science et Nature » qui vient d’ouvrir ses portes, tandis que le Musée d’histoire naturelle de Lille devrait bientôt entamer sa mue et devenir le « Musée de la nature de l’Homme et des civilisations ». Par ailleurs, début 2020, le public découvrira le tout nouveau « Muséum d’Orléans pour la biodiversité et l’environnement ». Autant de changements de nom qui permettent aux établissements de se distinguer dans un paysage très dense, puisque la France compte une soixantaine d’établissements de ce type, mais aussi de clarifier leur propos. « Aujourd’hui le terme d’“histoire naturelle” n’est plus compris par tout le monde, alors qu’il était tout à fait commun pour le public des musées au XIXe siècle, explique Nathalie Mémoire, directrice du Muséum de Bordeaux. Nous avons donc conservé le terme de muséum tout en ajoutant le sous-titre “science et nature” qui permet de moderniser le nom et de l’accrocher davantage aux préoccupations contemporaines. »

Ces opérations de « rebranding » répondent en effet aussi à une volonté de la part des muséums de souligner un nouveau positionnement, clairement axé sur la préservation de la biodiversité et les questions environnementales. Une mutation à l’œuvre dans les structures les plus ambitieuses comme dans les établissements plus confidentiels ; à l’instar du « Naturalium », un espace créé en 2017 au sein de la citadelle de Besançon. Un lieu consacré à la biodiversité, dont la vocation est d’exposer au grand public les enjeux liés à la préservation des espèces en voie de disparition, de manière originale et immersive.
 

Du temple de la science au réservoir de biodiversité

La réflexion autour des problématiques écologiques est ainsi au cœur de la plupart des projets de rénovation. « La place de l’homme dans la nature et la biodiversité sont au centre de notre projet scientifique et culturel, confirme Nathalie Mémoire. Il y a dix ans, quand nous avons lancé le projet, nous avons vraiment mesuré que les enjeux environnementaux étaient les préoccupations citoyennes auxquelles un muséum était capable de répondre. Car notre fonds de collections, qui ne serait plus réalisable aujourd’hui puisque de nombreuses espèces sont menacées ou éteintes, est un support de discours, de transmission et d’invitation à la réflexion exceptionnel .» En effet, alors qu’il y a quelques décennies les collections pouvaient encore apparaître comme renouvelables, une véritable prise de conscience a depuis ébranlé les scientifiques comme le public sur les menaces planant sur la biodiversité. C’est pourquoi les établissements tendent à mettre davantage en perspective leurs collections patrimoniales dans un discours de sensibilisation sur l’impact des activités humaines.

Outre cette place plus importante accordée à l’Homme, on observe, dans la quasi-totalité des lieux qui font peau neuve, un franc rejet des présentations académiques reposant sur une classification rigide. Aux rangées de spécimens, qui ont longtemps été la marque de fabrique des muséums, on privilégie désormais les environnements mêlant faune, flore et humain, qui permettent une meilleure sensibilisation du visiteur. « Pour les muséums, la diversité n’est pas du tout un sujet nouveau ; c’est un peu notre raison d’être depuis toujours, note toutefois Laure Danilo, conservatrice responsable du Muséum d’Orléans pour la biodiversité et l’environnement. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’aujourd’hui, alors que les enjeux environnementaux sont de plus en plus importants dans notre société, les muséums sont davantage perçus comme liés à ces questions. Peut-être aussi parce que les établissements insistent davantage sur cette dimension à travers leurs éléments de langage. »

Cet intérêt croissant dans l’opinion n’est en tout cas pas étranger à la multiplication des projets de rénovation à laquelle on assiste actuellement. Outre les lieux déjà cités, des chantiers sont également en cours à Nancy, ou annoncés à Lille et Strasbourg. Une vague de fond relativement discrète, car ces lieux sont nettement moins exposés médiatiquement que les musées de beaux-arts. Ils mènent cependant une petite révolution conceptuelle. Car ces temples des sciences hérités du XIXe siècle, et autrefois étroitement liés à l’enseignement supérieur, pâtissaient encore il y a peu d’une vision assez figée et un peu paradoxale. Ils étaient en effet perçus comme un lieu d’érudition pour les chercheurs, mais aussi comme l’endroit où emmener les enfants pour qu’ils s’émerveillent devant des animaux exotiques. Or les attentes du public se sont aujourd’hui nettement diversifiées, comme le montre l’enquête en ligne conduite par le Muséum d’Orléans en vue de sa refonte et à laquelle ont répondu sept cents participants. Deux attentes principales ressortent de ce sondage : l’une est très classique, avec la volonté de voir des animaux et de découvrir le vivant ; l’autre est nettement plus sociétale. De nombreux répondants ont ainsi exprimé le souhait de trouver au sein du muséum des éléments pour comprendre des sujets scientifiques de société récurrents dans le débat public. Y compris des sujets d’actualité brûlants, sur lesquels circulent beaucoup de contre-vérités, comme la théorie de l’évolution, le changement climatique, l’impact de l’Homme sur l’environnement et même la vaccination.

Vers des musées de société

Conscients de l’évolution des attentes du public, les muséums se posent de plus en plus en acteur de la société, et reprennent d’ailleurs ouvertement les codes des musées de société – quand ils ne sont pas carrément refondus en musée de société, comme le muséum de Lyon qui forme depuis 2014 un des pôles du Musée des Confluences. Phénomène nouveau, la tentation de faire communiquer les sciences et la société gagne clairement un nombre croissant d’institutions. « Une des évolutions majeures est que nous avons vraiment envie d’être un maillon entre la connaissance scientifique, construite dans les laboratoires et les universités, et le public qui a aujourd’hui besoin d’un certain nombre de clefs de compréhension au vu de la société dans laquelle nous évoluons, où les éléments scientifiques et technologiques sont extrêmement importants », résume Laure Danilo. L’établissement orléanais a effectivement massivement pris en compte les désirs de participation et d’engagement manifestés par le public. « Nous voulons donner des clefs de lecture à nos concitoyens pour qu’ils puissent faire des choix éclairés sur les enjeux environnementaux de notre siècle tels que la biodiversité et le climat, explique la conservatrice. « Nous voulons donner des pistes au public sur ce qu’il peut faire s’il veut vraiment s’investir, lui montrer concrètement comment il peut devenir un acteur par exemple en s’impliquant dans une association ou en se positionnant par son vote. Nous essayons de développer le pouvoir d’agir plutôt que de diffuser une vision culpabilisatrice qui ne fonctionne pas et que l’on entend déjà beaucoup ailleurs », précise-t-elle.

Ces initiatives, qui se multiplient dans les muséums sous des formes très variées, trahissent en tout cas un sérieux changement de discours ainsi qu’un profond bouleversement des modes d’interaction avec le visiteur, vers davantage d’horizontalité et d’inclusion. Le positionnement novateur et radical de ces établissements sur la dimension participative et citoyenne du public constitue de facto une petite révolution. Dans ce registre, les muséums sont ainsi en train de prendre une sérieuse longueur d’avance sur les musées de beaux-arts, qui, à quelques exceptions près, évoquent souvent ces enjeux sans, pour l’heure, les traduire réellement en actes.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°523 du 10 mai 2019, avec le titre suivant : La petite révolution des muséums

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