Samedi 24 février 2018

La gestion d’un legs en accusation

Le quotidien El Mundo mène l’attaque

Le Journal des Arts

Le 12 février 2010

Le quotidien El Mundo mène campagne contre le Prado en publiant le rapport d’une fondation privée dénonçant des malversations commises par les instances dirigeantes du musée dans la gestion du legs Villaescusa. Pour l’heure, le musée n’a pas apporté de réponses précises mais s’est borné à une déclaration générale.

L’avocat Manuel Villaescusa meurt à Madrid dans un accident de voiture, le 4 février 1991, laissant le Prado légataire universel d’une immense fortune, principalement constituée de biens immobiliers, à la seule condition qu’elle serve à l’acquisition d’œuvres d’art.

La Fondation internationale pour la protection et la diffusion de l’art (Fipda), présidée par Gonzalo Millao del Pozo, publie dans El Mundo un rapport dénonçant la gestion du legs Villaescusa, évalué à 7 milliards de pesetas (286 millions de francs). Il affirme que de très graves malversations ont été pratiquées tant dans la réalisation des actifs immobiliers que dans l’interprétation du testament et la politique d’acquisition.

Le juriste Antonio Monsalve, auteur de la thèse Histoire juridique du Prado, a cautionné publiquement les accusations de la Fipda : "Il est surprenant que le Prado, cinq ans après la mort de Villaescusa, acquière des œuvres d’art par l’intermédaire de la Fervisa, l’une des quatre sociétés de Villaescusa, dont le directeur est un administrateur délégué du Prado. Mais ce qui l’est encore plus, c’est que le musée acquière des œuvres d’art par l’intermédaire de cette société et soit par conséquent soumis à des taxes dont il serait exempté s’il réalisait les mêmes transactions en tant que musée".

Des acquisitions font double emploi
M. Del Pozo affirme que le musée a contrecarré les dernières volontés de Villaescusa. Selon lui, le testament stipule que le legs doit être destiné à l’achat d’œuvres d’art, de préférence une œuvre unique d’un intérêt majeur qui serait acquise en vente publique à l’étranger. Ce vœu répond à la fois au souhait exprimé par de nombreux mécènes de voir attacher leur nom à un chef-d’œuvre, et à la volonté d’éviter les soupçons qui pourraient entacher une transaction avec des particuliers.

Il affirme que les acquisitions ont en fait porté sur plus d’une centaine d’œuvres, pour la plupart d’une valeur inférieure à deux millions de pesetas (82 000 francs), dont beaucoup de dessins et de gravures. Deux œuvres seulement auraient été achetées en vente publique à l’étranger, et la majeure partie en Espagne, à des particuliers qui, dans certains cas, les avaient acquises depuis peu aux enchères à un prix considérablement inférieur. Les transactions auraient également profité à certains antiquaires, qui auraient perçu 36 millions de pesetas (1,47 million de francs) pour le Portrait d’Isabelle la Catholique d’un anonyme flamand du XVe siècle, qui avait coûté à peine vingt millions quelques mois auparavant, ainsi que 22 millions de pesetas (900 000 francs) pour l’Ange Gardien de Buoneri, payé 8,5 millions de pesetas chez Christie’s. Le Prado dit avoir acheté auprès d’un antiquaire trois œuvres d’une valeur totale de 546 152 721 pesetas (dont un Greco pour 503 millions), cependant que la facture de la douane fait état de 518 841 875 pesetas… Le rapport épingle également des acquisitions jugées non indispensables, telles ces deux toiles de Pedro de Orrente dont le Prado possède déjà dix-huit œuvres.

Sauf cas particulier, le comité n’informe ni ne consulte les conservateurs en chef des départements intéressés lorsqu’il fait une acquisition. "Les conservateurs sont diplômés et payés pour veiller sur les acquisitions, signaler les besoins et les lacunes d’une collection. Nombre d’erreurs auraient été évitées si l’on avait respecté cette logique. Je me suis décidé à parler parce que je me sens obligé de prendre mes distances par rapport à cette conduite irresponsable. Si l’on m’avait consulté, par exemple, je n’aurais jamais permis l’acquisition d’un Calvaire anonyme espagnol du XVIe siècle, alors qu’il est depuis longtemps reconnu comme étant flamand du XVe. Je ne voudrais pas qu’un jour, on puisse m’imputer la responsabilité de tels achats", affirme Matias Diaz Padron, conservateur en chef du département des Peintures flamande et hollandaise depuis vingt-cinq ans. Il précise néanmoins que "pour sa part, il n’aurait pas non plus été d’accord pour acquérir un unique chef-d’œuvre, mais quelques pièces vraiment magnifiques et nécessaires".

Le Prado s’est borné à répondre par un communiqué laconique : "La volonté du testateur a été scrupuleusement suivie, étant donné que son legs a été exclusivement employé à l’acquisition d’œuvres d’art. Toutefois, son vœu n’a pas été strictement respecté en raison d’un changement de politique bien compréhensible au cours des vingt années qui séparent la rédaction du testament de la mort du testateur".

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°23 du 1 mars 1996, avec le titre suivant : La gestion d’un legs en accusation

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