Archéologie

Entretien

Jean-Paul Demoule : « On ne peut toujours pas faire de l’archéologie tranquillement sur le sol français »

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 30 mars 2020 - 501 mots

Président de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP), dont il fut l’un des artisans, de 2001 à 2008, l’archéologue Jean-Paul Demoule publie Aux origines de l’archéologie, ouvrage reprenant les articles engagés de son blog.

Jean-Paul Demoule. © DR.
Jean-Paul Demoule
© DR
Pourquoi avoir décidé de tenir un blog ?

J’ai ouvert mon blog début 2010. Auparavant, j’étais président de l’INRAP, nommé par le président de la République. J’étais tenu au devoir de réserve. Au terme de mon deuxième mandat, en 2008, j’ai enfin pu m’exprimer publiquement. Et Internet s’était développé. Il m’a semblé qu’après avoir occupé ce poste et avoir été un des artisans de la loi de 2001 sur l’archéologie préventive, j’avais la responsabilité de prendre position. Et ce d’autant plus que l’archéologie montait en puissance dans le débat public, notamment à travers les débats autour du « roman national », et l’irruption des « Gaulois » et des « Barbares » dans les discours politiques et médiatiques. Il m’est apparu essentiel de dénoncer les manipulations de l’histoire et de rétablir les vérités scientifiques et archéologiques.

Paul Demoule, Aux origines de l’archéologie, Une science au cœur des grands débats de notre temps, éditions La Découverte
Paul Demoule, Aux origines de l’archéologie, Une science au cœur des grands débats de notre temps,
© éditions La Découverte
À votre avis, pourquoi l’archéologie est-elle ainsi montée en puissance ?

D’une part, je crois que l’INRAP y a beaucoup contribué, par une politique volontariste pour diffuser l’archéologie auprès du grand public. Au tout début, j’étais très frappé de l’agressivité d’un certain nombre d’élus locaux ou nationaux, qui refusaient d’accepter la légitimité des fouilles sur le territoire français : cette histoire qui commençait avec des Gaulois, vaincus par des Romains eux-mêmes vaincus ensuite par les Francs ne leur semblait pas suffisamment digne d’intérêt ! D’autre part, l’époque des Trente Glorieuses est révolue : l’archéologie répond à des questionnements nouveaux, apparus avec les crises écologique et migratoire, et l’apparition de nouvelles maladies : d’où venons-nous ? Y a-t-il des sociétés qui disparaissent ? Aujourd’hui, s’interroger sur l’histoire et l’archéologie n’est plus une simple distraction…

Comment votre carrière d’archéologue sur le terrain a-t-elle nourri votre engagement ?

J’avais une passion pour l’archéologie depuis l’enfance, mais je voulais que mon métier serve à quelque chose et ne soit pas seulement de l’érudition gratuite. Je suis de la génération de Mai 68 : on voulait changer la vie. Il fallait donc que l’archéologie aide à comprendre où on est et d’où on vient. À une époque où l’archéologie préventive n’existait pas, nous étions effarés par tout ce qui était détruit. Le forum romain, qui est occupé aujourd’hui par la rue Soufflot, où on a construit un grand parking souterrain, a été détruit sans aucune fouille. Voir des sites archéologiques disparaître nous était insupportable. Nous nous sommes battus, parfois même physiquement en nous enchaînant sur des bulldozers, jusqu’à obtenir une loi pour l’archéologie préventive, en 2001. Nous avons gagné cette bataille, mais on ne peut toujours pas faire de l’archéologie tranquillement sur le sol français : aujourd’hui, on a créé pour des raisons idéologiques une archéologie privée où les aménageurs économiques privés aussi bien que publics font des appels d’offres et choisissent les archéologues qui vont intervenir dans un contexte ultralibéral de concurrence généralisée. Ce système met en danger le patrimoine.

Paul Demoule, Aux origines de l’archéologie, Une science au cœur des grands débats de notre temps,
La Découverte, 240 p., 19,90 €.

Thématiques

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°733 du 1 avril 2020, avec le titre suivant : Jean-Paul Demoule : On ne peut toujours pas faire de l’archéologie tranquillement sur le sol français

Tous les articles dans Patrimoine

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque