Gehry sur le pont pour un nouveau Guggenheim

L’architecte détaille son projet de musée au-dessus de l’East River

Le Journal des Arts

Le 30 juin 2000

Ces deux dernières années, le projet du nouveau Guggenheim de New York a pris de nombreuses formes. Mais alors que le musée présente dans son bâtiment de la 5e Avenue la maquette de la construction qui doit être achevée en 2006, trois caractéristiques restent inchangées : une taille gigantesque, le double du volume du musée de Bilbao, une approche pluridisciplinaire, et l’architecte Frank Gehry. Dans cet entretien, ce dernier montre les différences entre le projet et le Guggenheim de Bilbao, tout en expliquant sa conception « mégalomaniaque » de l’art et des musées.

Comment présentez-vous le projet architectural du futur musée ?
Vous prenez deux donuts (N.D.L.R., beignets ronds avec un trou au centre), et vous les montez sur des pilotis. Le terrain peut ainsi être exploité comme un parc qui prolonge la ville jusqu’à la rivière. Les trous des donuts viennent diffuser la lumière, du sommet jusqu’au parc. Ces formes, que j’ai ensuite rendues plus sinueuses, sont conçues comme une série de galeries. Mais cela reste de l’ordre de l’esquisse.

Quels rapports entretient ce bâtiment avec celui de Bilbao ?
La question est légitime, mais on ne la pose étonnamment jamais aux autres architectes, même s’ils ont un style très défini. Il y en a un à New York qui ne construit que des bâtiments tout blancs. Il en a fait dans le monde entier et ils se ressemblent tous. Personne ne vient lui poser de questions à ce sujet. Mon style est un langage vivant qui évolue. Cet édifice a plus de courbes, plus de mouvement que celui de Bilbao. Il est élevé et se rapproche d’un nuage. Son entrée est deux fois plus haute, et il n’y a pas d’interruption entre l’extérieur et l’intérieur. Le bâtiment sera plus libre ; en Espagne je n’ai commencé à explorer cette liberté que dans la partie supérieure. Ici nous la porterons jusqu’à la lune. Mais nous poursuivons notre travail et le projet devrait connaître de nombreuses évolutions.

De quelle façon les nouvelles technologies ont-elles influencé votre travail ?
La relation finale entre la maquette et la construction sera plus directe qu’elle ne l’a été pour Bilbao. Sans rien dessiner sur papier, il est aujourd’hui possible de passer directement de l’ordinateur au fabricant d’acier. Nous étudions en ce moment des moyens pour réduire le nombre d’intermédiaires qui exercent un contrôle sur les formes finales.

Qu’adviendra-t-il du projet s’il n’est pas construit à l’emplacement prévu ?
J’ai fait une première étude pour un autre site. Le projet changera s’il est construit ailleurs. Beaucoup d’argent a été investi pour faire une maquette, mais ce n’est pas un plan définitif.

Quelles ont été vos exigences pour les salles dans ce projet ?
Les dimensions des espaces se basent sur celles de Bilbao. Le programme donne une apparence comparable aux deux édifices mais ici l’interaction est souhaitée entre les différentes disciplines : architecture et design, peinture et sculpture, accrochages permanents et temporaires, spectacles. Je veux explorer cette voie et voir ce que cela signifie vraiment. J’ai commencé cela à Bilbao en mettant des passerelles dans les galeries curvilignes afin de pouvoir les utiliser pour des spectacles, mais je pense que l’on peut aller encore plus loin, avec l’électronique et d’autres moyens.

La presse a évoqué des “sky-boxes”, des espaces privés pour les membres du conseil d’administration. Où seraient-ils ?
C’est juste une hypothèse. Certaines entreprises mécènes ont demandé à intégrer le musée. Je ne sais pas où en est Thomas Krens (N.D.L.R. directeur du musée), mais une partie de l’espace pourrait être utilisée de cette façon. J’ignore toutefois ce qu’ils y feraient. Que font les gens dans les loges pendant les matchs de foot ? Le mécénat fait de plus en plus partie de la vie des musées, et ces loges permettraient de garantir un investissement des sponsors plus constant. Ils disposeraient d’une grande galerie où faire leur propres expositions, peut-être pour le design. La chaîne Target Stores pourrait par exemple montrer les dernières réalisations de Michael Graves pour leur gamme.

Existe-t-il une architecture spécifique pour un musée ?
Je n’ai pas d’idée sur un aspect précis, seulement le sentiment qu’il doit avoir une présence iconique. Cela relève de la nature humaine, les artistes aiment occuper une place importante. C’est normal, et le style de bâtiment neutre qui est apparu après la guerre trouve un écho peu favorable chez les artistes. Robert Rauschenberg a annoncé qu’il donnerait une partie de sa collection au musée, et pourtant il déteste habituellement les architectes. J’ai remarqué que les artistes réagissent aux lieux, ils m’ont répété au fil des ans leur désir d’être dans des endroits importants. Ici la force vient de l’emplacement sur la rivière.

Quel rôle doit jouer un pareil lieu ?
Thomas Krens et moi partageons une vision “mégalomaniaque” du rôle de l’art dans le monde. Cela ne se résume pas à une peinture accrochée au mur. Lorsque le Getty a inauguré les entrées gratuites à Los Angeles, les vannes se sont ouvertes. Les habitants des quartiers défavorisés ont fait le déplacement au musée pour regarder les œuvres. Je viens juste de réaménager le Norton Simon Museum, nous l’avons ouvert deux jours de plus par semaine et l’accès est devenu gratuit pour les écoliers. Le succès rencontré est énorme. Le monde entier nous révèle qu’il y a une soif de découverte. Le défi des musées est de redéfinir leur rôle face à ce phénomène. Voyez le Metropolitan Museum of Art ou le Guggenheim qui organisent des expositions atypiques, comme l’exposition sur les motos ou la rétrospective Armani. Nous franchissons des limites qui n’ont jamais été franchies auparavant pour attirer le mécénat nécessaire à leur fonctionnement. Tout cela passe souvent par le monde des affaires.

Sur combien de projets de musée travaillez-vous en ce moment ?
Je n’ai pas énormément de projets de musée en cours. Les gens pensent que je vais tous les faire sur le même moule. Je réalise un tout petit musée d’un coût de 5 millions de dollars à Biloxi pour George Ohr dont j’aime le travail de céramiste. Je viens aussi de commencer l’agrandissement du Corcoran à Washington, et la construction d’un musée de près de 3 000 m2 à Erfurt en Allemagne pour abriter la collection Ahlers d’expressionnistes allemands.

Essayez-vous de transformer le sud de Manhattan en une destination touristique ?
Manhattan peut très bien s’en passer. Ce n’est pas comme pour Bilbao où nous avons créé une destination à la demande des autorités basques. Je ne pense pas que ce soit le cas pour New York. Le plus important est de donner une image réelle de cette ville telle qu’elle est dans l’imaginaire collectif : le centre de la pensée nouvelle.

Pensez-vous que la ville a perdu de son élan ?
Architecturalement parlant oui. Je n’ai rien vu de bien intéressant depuis la construction de l’édifice du Guggenheim par Frank Lloyd Wright en 1959.

Ça se passe comme ça chez Guggenheim

Signalé par ses courbes, le bâtiment devrait être construit sur un terrain de la Ville, au bord de l’East River, et fait actuellement l’objet de demandes et de contrôles. Son concepteur sera peut-être amené à revoir sa copie, mais Peter B. Lewis, son principal mécène, qui a fait fortune en tant que directeur général de Progressive Company – une société d’assurance pour les conducteurs à hauts risques –, aurait déjà remis les 900 millions de dollars (environ 6,2 milliards de francs) requis. La première collaboration de Peter B. Lewis avec l’architecte remonte à la construction d’une maison à l’extérieur de Cleveland qui a exigé huit années de travaux et au moins 80 millions de dollars. Gehry travaille actuellement à l’édification d’une école de commerce qui portera le nom de Lewis à l’université de Cleveland. Le Guggenheim espère remplir ce nouvel espace d’exposition avec des donations d’artistes voulant y montrer leurs œuvres. Bénéficiaire d’une récente rétrospective organisée par le Guggenheim, Robert Rauschenberg a promis de donner des œuvres pour l’inauguration prévue dans six ans. La structure sur pylônes au dessus de l’East River sera dotée d’un parc et d’un lac artificiel qui se transformera en patinoire pendant l’hiver. Une tour de quarante étages s’élèvera au-dessus des galeries. Thomas Krens, le directeur du Guggenheim, souligne que, dans sa configuration actuelle, le nouvel édifice n’aura pas d’autres locataires que le Guggenheim et n’abritera aucune autre activité commerciale, hormis celles inhérentes à l’exploitation du musée. Ce projet est une réponse à l’énorme croissance de la fréquentation des musées Guggenheim à travers le monde, précise-t-il. En 1998, les cinq musées de la Fondation ont attiré près de trois millions de visiteurs. Avec 7 000 m2 consacrés aux collections d’après-guerre, 5 500 m2 pour l’architecture, le design et le multimédia et plus de 18 500 m2 pour les expositions temporaires, le nouveau musée table sur une fréquentation dépassant les 3 millions de visiteurs, et prévoit un impact économique annuel de 710 millions de dollars (environ 5 milliards de francs).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°108 du 30 juin 2000, avec le titre suivant : Gehry sur le pont pour un nouveau Guggenheim

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