Dresde, la Florence de l’Elbe

Par Vincent Noce · L'ŒIL

Le 24 septembre 2013 - 1560 mots

En Allemagne, Dresde fut la capitale d’une riche principauté qu’Auguste le Fort (1670-1733) voulut hausser au rang de Versailles, laissant des collections d’art fabuleuses. Entièrement reconstituée après le bombardement britannique et américain de février 1945, la ville continue sa mue.

Longtemps soumise au régime communiste, la Saxe renaît depuis la réunification. Il faut prendre le temps de visiter dans les environs le château de Pillnitz, la station thermale de Bad Schandau, la forteresse de Königstein, le parc de Großsedlitz ou la manufacture de Meißen, où fut percé il y a plus de trois siècles le secret de la porcelaine. Dans une Allemagne de l’Est en voie de dépeuplement, la population de Dresde continue de croître lentement, ses 530 000 habitants profitant d’un large tissu d’espaces verts et d’un centre réservé aux piétons et aux cyclistes. Une population jeune, grâce au développement de ses universités et de ses centres de recherche.
L’emblème de cette renaissance pourrait être la Frauenkirche, où Jean Sébastien Bach ouvrit le premier concert à l’orgue. Inspirée par Santa Maria della Salute à Venise, cette église luthérienne de plus de 90 m de haut fut détruite en 1945. Pendant près d’un demi-siècle, les autorités communistes laissèrent le tas de décombres en place. Au lendemain de la réunification, en 1990, des associations se mobilisèrent pour sa reconstruction. Elle fut achevée en 2005, pour un coût estimé à 125 millions d’euros. Le décor enlevé de peinture et de stuc rappelle le fossé culturel qui sépare la veine luthérienne de la sobriété du calvinisme. Les façades présentent des alternances de blocs noircis par les bombes, qui ont pu être récupérés, et de pierres de grès blond. L’intérieur a été imaginé à partir de documents. L’émotion était grande lors de la consécration, qui a sonné pour tout le pays comme le symbole de la sortie de la dictature. Une entreprise inimaginable en France, où la reconstruction d’un monument à l’identique serait d’emblée taxée de « Disneyland ».

Des musées rénovés
Peut-être Dresde est-elle un théâtre, mais il est vivant, et l’effet d’ensemble n’en reste pas moins enchanteur, ce qui lui valut d’être inscrite au patrimoine mondial de l’humanité (elle en a été rayée pour avoir construit un pont moderne sur le fleuve). Le plaisir est de se promener le soir le long de l’Elbe pour voir cette succession éclairée de massives façades, de coupoles et de clochers, dominée par la cathédrale édifiée par le successeur d’Auguste le Fort pour servir de pendant au temple luthérien. Si la ville se vit attribuer le surnom de « Florence de l’Elbe », c’est aussi que les grands palais abritent une série spectaculaire de musées. Après une longue restauration, la collection d’art décoratif a ainsi rouvert en 2006 dans la salle des trésors du château résidentiel, surnommée « la Voûte verte » en raison de sa couleur d’origine. La collection d’armures et de costumes vient à peine de s’installer dans la salle d’armes et la salle de bal restaurées. La chapelle princière, où Heinrich Schütz ouvrit la voie à la musique baroque devant des tableaux de Rubens, est encore en chantier, car ces restaurations ne semblent jamais s’arrêter. Les ouvriers reconstituent la voûte en ogives entrecroisées en suivant les techniques d’époque. Mais ces réfections à l’identique trouvent aussi leurs limites : rien ne devrait être rendu du décor de la nef destinée à accueillir des concerts. Certains bâtiments ont aussi souffert du manque de moyens ou du mauvais goût des architectes, comme en témoigne la verrière de la cour intérieure de ce château, qui ne respecte même pas la hauteur des façades.

Un Grand Louvre
Le plus vaste édifice de la cité est le palais proche du Zwinger. Ce chef-d’œuvre baroque de Matthäus Daniel Pöppelmann était déjà à l’origine un décor, qui avait une fonction d’apparat. Soufflé par les bombes, il fut le premier monument reconstruit après la guerre. Il accueille notamment la pinacothèque, dans une aile néo-Renaissance ajoutée au milieu du XIXe siècle pour clore une cour royale. En travaux depuis des années, cette galerie de peinture, qui voulait reprendre l’exemple des Offices de Florence, est restée fermée à moitié par rotation. Avec ses grandes ouvertures, le Wallpavillon (« pavillon de la muraille ») est le plus spectaculaire de ce palais. On y accède à la fontaine du Nymphenbad (« le bain des nymphes »), dont le décor rocaille, réalisé avec le sculpteur Balthasar Permoser, est repris des précédents italiens et français. Le Zwinger donne sur une place dominée par le Semperoper, l’opéra dans le style Renaissance achevé par Gottfried Semper en 1878… ou plutôt sa reconstitution datant des années 1970. Enfin, le Musée d’art moderne (Galerie Neue Meister) a trouvé refuge dans l’Albertinum, qui a rouvert il y a trois ans après avoir été victime des inondations de 2002. Là encore, un redéploiement serait nécessaire pour pouvoir exposer la sculpture gréco-romaine (Skulpturensammlung). Cinquante millions d’euros seront engagés par la Saxe en 2014 dans ces chantiers, dont l’ampleur, souligne le nouveau directeur des musées, Hartwig Fischer, est comparable à celle du Grand Louvre. Ils devraient durer jusque dans les années 2020. Comme tout théâtre, le décor de Dresde se renouvelle constamment.

La Porzellansammlung "collection de porcelaine"

À côté du musée des sciences, a été redéployée, toujours au palais Zwinger, la collection des porcelaines, avec ses vases monumentaux chinois, ses animaux grandeur nature sortis de la manufacture de Meißen et les premiers essais de son fondateur, le chimiste Johann Friedrich Böttger. Cet aventurier, qui avait tenté d’escroquer le roi de Prusse en prétendant changer le plomb en or, négocia sa libération à Dresde en trouvant le secret de la porcelaine dure, monopole jalousement gardé par la Chine depuis l’Antiquité.

Dresde, ville d’histoire 

C’est à la Frauenkirche, en 1717, que Jean Sébastien Bach était censé se mesurer à l’orgue au brillant Louis Marchand, parti sur les routes après avoir été écarté de la chapelle de Versailles du fait de son mauvais caractère. C’est à Dresde que fut nommé peintre de la cour, en 1748, Bernardo Bellotto, élève et neveu de Canaletto, qui laissa des vues des architectures de l’époque. C’est dans cette cité que Caspar David Friedrich se retira en 1798 pour se consacrer à ses paysages qui sont autant de tableaux de dévotion rendue à la création divine. C’est dans son théâtre que Wagner créa Rienzi, Le Vaisseau fantôme et Tannhäuser, avant de s’enfuir. Dresde fut l’un des premiers foyers du radicalisme expressionniste, où s’est formée une Sécession dès 1893, suivie par Die Brücke en 1905 et, au lendemain de la guerre, le Groupe 1919 d’Otto Dix. C’est de l’hôtel Bellevue que Gustav Mahler écrivit, en 1901, une extraordinaire lettre à la belle Alma, soumettant leurs fiançailles à l’entière abdication de la personnalité de la jeune femme : « Tu dois soumettre ta vie future à mes besoins dans tous les détails et ne rien désirer d’autre que mon amour. » Elle y consentit, mais lui ne perdait rien pour attendre…

Grünes Gewölbe "Voûte verte"

Située au palais résidentiel Residenzschloss, la Voûte verte abrite un musée d’art décoratif unique, riche en orfèvrerie baroque et rococo. Les artisans de la Saxe ont largement profité des gisements d’argent, de marbre et de pierres précieuses dont le pays tirait sa richesse. Au terme d’une longue restauration, la galerie a été séparée en deux parties, dont l’une tient du coffre-fort. Elle contient 4 000 objets alternant argent, ivoire, cristal de roche et nacre dans un luxe du bizarre et de l’extravagant, des 185 visages sculptés dans un noyau de cerise au plus gros diamant vert jamais trouvé.

Le Mathematisch-Physikalischer Salo

Le dernier-né des musées de la ville, situé lui aussi dans le Swinger, est celui consacré à l’histoire des sciences, très bien réalisé, avec un esprit didactique, hérité de la Chambre des arts ouverte en 1560. Il compte 500 instruments scientifiques, dont la monumentale horloge astronomique commandée au XVIe siècle à Eberhard Baldewein, considérée à l’époque comme une merveille de sophistication, les globes terrestres et les énormes miroirs ardents de cuivre fondu du XVIIe et la plus grande complication d’une montre de gousset du XIXe, surnommée la Grandiose. Il fallut dix ans, de 1942 à 1952, pour parvenir à la mettre en mouvement.

La galerie de peinture ancienne de Dresde

La visite à la galerie de peinture de Dresde tient de l’émerveillement. Quelques-unes des plus importantes compositions de l’histoire de l’art se sont retrouvées dans ce musée. Un autel portatif de Van Eyck, le Saint Sébastien d’Antonello de Messine, L’Annonciation de Francesco del Cossa, dont l’escargot au premier plan suscita le commentaire de Daniel Arasse, La Nuit sacrée du Corrège faisant face au Satan du Tintoret, la Vénus endormie de Giorgione, prototype repris par Titien qui inspira Ingres et Manet, la Bethsabée et les deux versions de l’Hercule ivre de Rubens, L’Enlèvement de Ganymède de Rembrandt, avec cet ajout génial du jet de pipi du bébé apeuré, et son fils prodigue, dont l’interprétation donna lieu à tant de discussion, L’Entremetteuse et la lecture de la lettre de Vermeer, le saint Bonaventure de Zurbarán… Dürer, Holbein et Cranach furent parmi les premières acquisitions, l’ensemble de ce dernier artiste étant le plus riche au monde. Après s’être étoffée d’une centaine de tableaux du duc de Modène en 1745, la collection acquit du monastère de Piacenza son fleuron : la Madonne Sixtine de Raphaël, dont les angelots à la moue pensive ont été reproduits partout.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°661 du 1 octobre 2013, avec le titre suivant : Dresde, la Florence de l’Elbe

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