Dimanche 25 février 2018

Des mécènes mal connus

Les donateurs juifs à l’origine des collections berlinoises

Le Journal des Arts

Le 9 septembre 2008

Avec la publication d’un ouvrage sur le rôle des mécènes juifs dans la formation des collections berlinoises, entre 1830 et 1933, l’Allemagne découvre un phénomène resté totalement inconnu pendant plus de cinquante ans. C’est d’ailleurs de manière tout à fait fortuite que l’attention des auteurs – le directeur des Musées de Berlin et son assistante – a été attirée sur cette question.

Lorsque les conservateurs du Musée d’Israël à Jérusalem ont demandé à leurs homologues berlinois de prêter, pour une exposition, des œuvres données par les Juifs de la ville avant la Seconde Guerre mondiale, ils ne se doutaient certes pas des suites qu’allait connaître leur demande. Celle-ci a lancé Wolf-Dieter Dube, directeur de la Preussischer Kulturbesitz (les Musées de Berlin) et Cella-Margaretha Girardet, son assistante, dans une série de recherches intensives. Un ouvrage rassemble les résultats de cette enquête.

Très vite après leur fondation par les rois de Prusse, vers 1830, les musées de Berlin ont été soutenus par la bourgeoisie berlinoise en général, et par les élites juives en particulier. Pendant leur période de développement maximal, entre 1880 et 1933, ils recevaient des Juifs 80 % de leurs subsides en argent et en œuvres. La communauté – environ 4 % de la population berlinoise au tournant du siècle – était si active que le poète et écrivain allemand Fontane pouvait écrire : “La culture a été introduite à Berlin par de riches Juifs !”.

Les motivations de ces mécènes étaient multiples : les uns rêvaient de faire de Berlin une métropole culturelle cosmopolite ; d’autres étaient séduits par les appels des empereurs Frédéric III, puis Guillaume II. Plusieurs ont été attirés par la perspective d’obtenir un poste de fonctionnaire ou un titre de noblesse. Cependant, à la différence de ce qui se passe actuellement aux États-Unis, les donateurs ne bénéficiaient d’aucune déduction fiscale. Une loi promulguée en 1906 soumettait même les donations à des impôts spéciaux. Cela n’a pas empêché la communauté de poursuivre ses efforts pour enrichir les musées, voire en créer de nouveaux.

Plusieurs directeurs de musée ont réussi à nouer des relations de confiance et d’estime durables avec leurs mécènes juifs, qu’ils aidaient à collectionner en leur prodiguant des conseils éclairés. En retour, les bienfaiteurs multipliaient les dons. Une pratique courante dans les musées américains. Wilhelm von Bode, nommé conservateur en 1872, puis directeur des Musées de Berlin en 1902, s’était constitué un cercle d’amis collectionneurs avec lesquels il voyageait. Lors d’une tournée avec le banquier Oskar Hainauer, représentant des Rothschild à Berlin, il avait par exemple acquis trois Rembrandt pour la Gemäldegalerie.

Une élite d’avant-garde
Cette élite sociale et culturelle affichait en outre des goûts d’avant-garde. Hugo von Tschudi, d’abord assistant de Wilhelm von Bode, puis directeur à partir 1896, a pu, dès les années 1880, intéresser les collectionneurs juifs à “l’art moderne et contemporain”, l’expression se référant alors aux œuvres impressionnistes. Reste que tous les Allemands n’appréciaient pas ce goût pour un art “non-allemand”. L’empereur Guillaume II, particulièrement irrité par l’acquisition du Jardin d’hiver de Monet (1879), stigmatisait d’ailleurs en ces termes le fameux tableau : “Une Juive est assise sur un banc, un Juif est debout derrière elle. [N.B. aucun des personnages n’était juif] Pourquoi avons-nous besoin de cela dans notre Galerie nationale ?” En 1908, von Tschudi était contraint de démissionner.
Après le bannissement de l’Empereur à la suite de la défaite de 1918, les musées berlinois ont connu une nouvelle période faste, grâce aux dons de mécènes juifs en œuvres de Van Gogh, Manet, Gauguin, Pissarro, Renoir, Toulouse-Lautrec, Monet et bien d’autres encore.

L’arrivée des nazis au pouvoir, en 1933, a marqué l’arrêt brutal de ces pratiques. En 1939, on a effacé des plaques commémoratives et des bâtiments toutes les mentions où figuraient des noms juifs. La communauté des mécènes juifs a été bannie ou exterminée, et leur générosité à l’égard des musées de Berlin oubliée.

Curieusement, cet oubli semble avoir eu des effets durables : lors des cérémonies d’inauguration de la nouvelle Gemäldegalerie, aucune attention n’a été accordée à la contribution des Juifs d’avant la guerre. L’ouvrage rédigé par Cella-Margaretha Girardet, à l’initiative du professeur Dube, est une petite étape vers le rétablissement de cet illustre chapitre de l’histoire des musées berlinois.

Cella-Margaretha Girardet, Jüdische Mäzene für die Preussischen Museen zu Berlin. Eine Studie zum Mäzenatentum im Deutschen Kaiserreich und in der Weimarer Republik, Verlag Hansel-Herrenhausen, 1997.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°69 du 23 octobre 1998, avec le titre suivant : Des mécènes mal connus

Tous les articles dans Patrimoine

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque