Mercredi 12 décembre 2018

Brésil

Daros Latinamerica à Rio

Le Journal des Arts

Le 9 avril 2013 - 770 mots

L’importante collection Daros Latinamerica, installée à Zurich, vient d’ouvrir un lieu d’exposition à Rio de Janeiro. Encore un atout pour la métropole comme pour la scène brésilienne.

RIO DE JANEIRO - « Daros », patronyme imaginaire, représente une collection fondée au début des années 1980 à Zurich par Alexander Schmidheiny (famille propriétaire d’Eternit, géant suisse de l’amiante et du ciment) et son ami d’enfance le marchand d’art Thomas Ammann. Elle se concentre sur les grands noms de l’après-guerre – Pollock, Rothko – et des années 1970 : Jean-Michel Basquiat, Louise Bourgeois, Cy Twombly, et comprend de nombreuses peintures d’Andy Warhol. À la mort prématurée des deux amis, la collection est reprise par les deux frères d’Alexander : Thomas et Stephan (1). Stephan s’installe en Amérique latine dès les années 1980. Il y déplace également son intérêt artistique. Aux côtés de sa femme Ruth, il collectionne l’art latino-américain. Au début des années 2000, ils créent « Daros Latinamerica », dont le développement est confié à Hans-Michael Herzog, actuel directeur et curateur de la collection. Aujourd’hui, Ruth Schmidheiny (séparée de Stephan) est l’unique mécène et propriétaire de « la plus complète collection d’art contemporain latino-américain ».

Le meilleur de la production latino-américaine
Daros Latinamerica recense près de 1 200 œuvres pour 117 artistes. Le siège administratif de la collection, les réserves, tout comme l’autre collection « Daros », restent à Zurich. Pourquoi Rio ? « Nous voulions un lieu permanent en Amérique », explique Herzog, qui avait d’abord pensé à La Havane. « La piste cubaine n’a pas pu aboutir, politiquement. Mexico était trop proche des États-Unis. Buenos Aires et São Paulo avaient des “scènes” trop identifiées, installées. Bogota était trop isolé. Restait Rio. Et qui n’a pas envie de s’installer à Rio ? ».

La collection – les prêts consentis exceptés – sera désormais exclusivement montrée à la Casa Daros, une « maison » classée, construite en 1866 par Francisco Joaquim Bethencourt da Silva, architecte disciple de Grandjean de Montigny. Ses 12 000 mètres carrés ont été rénovés en six ans par les Architectes associés Ernani Freire, pour 17 millions de réals brésiliens (7 millions d’euros). Et c’est une réussite. Les hautes portes et les boiseries restaurées ont conservé au bâtiment sa monumentalité néoclassique, alors qu’une certaine fraîcheur contemporaine rend l’ensemble accueillant.

L’accueil devra en effet permettre de fidéliser un public carioca peu coutumier de l’avant-garde picturale. C’est un défi, même si Hans-Michael Herzog, ancien conservateur de la Kunsthalle Bielefeld, en Allemagne, « refuse l’art pour l’art et les œuvres au caractère anecdotique » dans une collection « sans projet curatorial particulier, visant à rassembler le meilleur de la production latino-américaine ». Il consent un goût pour la résonance d’un sens politique dans le travail qu’il sélectionne. C’est sans doute le prisme de lecture le plus accessible dans « Cantos Cuentos Colombianos ». Cette exposition inaugurale, vue en Europe en 2004, réunit dix artistes colombiens. Le critère national est discutable, au sein même d’une collection qui valorise un ensemble régional culturel plus vaste, plus cohérent, « du Rio Grande à la Terre de Feu ». Néanmoins, les chaises installées de Doris Salcedo ou les vidéos projetées au sol d’Oscar Muñoz habitent le bâtiment avec finesse. On découvre les installations minutieuses de Maria Fernanda Cardoso, qui fait d’insectes morts des objets précieux (Sans titre, Grillons [1990] a une certaine parenté avec l’œuvre de Jan Fabre), et de souvenirs d’enfance, des pièces politiques (marbre américain).

L’on ressort de la Casa Daros impressionné par l’investissement privé : le riche centre de documentation et les vastes espaces dévolus aux programmes éducatifs, mais aussi la boutique et le restaurant ont porté le total investi par Ruth Schmidheiny à 67 millions de réals brésiliens (26 millions d’euros), ceci « sans la moindre ressource publique », précise Isabella Rosado Nunes, directrice du lieu. Dans un pays où le mécénat est défiscalisé à cent pour cent, c’est un luxe que de s’épargner la bureaucratie. Quelques jours à peine après l’ouverture de son nouveau grand musée public, le MAR (Musée d’art de Rio, lire le JdA no 387, 15 mars 2013), Rio connaît bel et bien un moment clé dans la reconstruction de son paysage culturel.

(1) sur la personnalité controversée de Stephan Schmidheiny, consulter notamment en ligne l’article de Patrick Herman de la revue XXI daté de l’été 2011 et intitulé « Enquête sur l’ex-roi de l’amiante », ainsi que le site personnel et biographique www.stephanschmidheiny.com.

CASA DAROS

Rua G. Severiano 159, Rio de Janeiro, tél. 55 21 2275 0246, www.casadaros.net, mer.-sam. 12h-20h, dim. 12h-18h. « Cantos Cuentos Colombianos », jusqu’au 8 septembre, Catalogue, éd. Cobogó, 412 p., 120 R$ (46 €).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°389 du 12 avril 2013, avec le titre suivant : Daros Latinamerica à Rio

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