Lundi 17 décembre 2018

André Cariou

Conservateur du Musée des beaux-arts de Quimper

Le Journal des Arts

Le 30 mars 2001 - 637 mots

Une fois par mois, nous invitons un conservateur à choisir une œuvre de son musée qu’il souhaite mettre en avant et faire mieux connaître du public.
André Cariou, conservateur du Musée des beaux-arts de Quimper, a sélectionné une peinture de Charles Filiger.

Cette gouache [Paysage du Pouldu, vers 1892] est déroutante jusqu’à l’étrange, et bien des photograveurs coupent la bande horizontale supérieure de couleur blanche, ne comprenant pas qu’il s’agit du ciel. En fait le sujet est simple. Filiger s’est placé en haut d’une colline qui domine la côte du Pouldu. Il a devant lui d’immenses champs qui descendent en pente douce vers la mer. Entre deux plages, un promontoire rocheux s’avance dans la mer. À son extrémité est construite la maison du douanier, souvent représentée par les peintres. Au fond, presque à l’horizon, une barque de pêche a hissé ses voiles brunes. À gauche, un grand arbre, déformé par les vents d’ouest, s’élève au milieu des taillis. L’œuvre, composée de bandeaux horizontaux superposés, est conçue selon l’esprit de certaines estampes japonaises. L’arbre, découpé suivant la technique de la gravure sur bois, est également d’un esprit japonisant. Le centre du paysage est totalement vide, constitué d’un aplat de couleur, ce beau rose tellement en faveur auprès des peintres de Pont-Aven, représentés au Musée des beaux-arts de Quimper par près de quatre-vingts peintures, dessins, estampes et sculptures. Le regard a quelques difficultés à hiérarchiser et identifier les différents plans, la succession des champs, le bandeau blanc du ciel, le petit aplat, blanc lui aussi, de l’écume ou du sable et surtout cette ligne horizontale qui sépare deux mondes n’ayant pas de réel contact entre eux, la terre et la mer. L’impression de déséquilibre est accentuée par la découpe tourmentée de l’arbre aux formes torturées et menaçantes. Alfred Jarry écrira à propos de son ami : “Il nous plaît ainsi ; parce qu’enfin c’est un déformateur” (dans Filiger, Mercure de France, septembre 1894).

Depuis 1890, l’Alsacien Charles Filiger s’est installé au bord de la mer, dans le hameau isolé du Pouldu, fuyant, tout comme Gauguin, le village de Pont-Aven envahi de rapins. À son contact, son évolution est fulgurante. Abandonnant instantanément le style naturaliste appris à l’Académie Colarossi, il assimile les principes du synthétisme récemment inventé par Gauguin et Bernard, et crée, tel un dessinateur d’images populaires ou un maître verrier du Moyen Âge, de petites scènes peintes à la gouache. Elles représentent des paysages ou des scènes religieuses situées au Pouldu, peuplées de gens qu’il côtoie. Par la disposition des aplats de couleurs légèrement cernés, par la disproportion des diverses composantes et par la liberté de la conception, cette gouache témoigne magistralement de la “leçon” de Gauguin.

Filiger participe durant quelques mois à l’intense activité créatrice qui règne à l’auberge de Marie Henry aux côtés de Gauguin, Sérusier et de Haan. Après le départ de ses amis, il demeure seul, montrant aux peintres de passage, ses “petits travaux”, comme il les appelle et les Gauguin laissés sur place. Il poursuit la patiente élaboration de ses fragiles gouaches dont il dit à Albert Aurier vers 1892 : “Je peins lentement comme si j’avais l’éternité devant moi.” Après 1900, Filiger sombre dans la misère et dans l’oubli. Il faudra attendre qu’André Breton s’intéresse à cet artiste si mystérieux, réussisse à dénicher en Bretagne quelques rares gouaches et en parle dans La Clé des champs ou L’Art magique. Un Paysage de Bretagne, qui lui appartenait, proche du Paysage du Pouldu, est reproduit dans Le Surréalisme et la peinture. Il écrit à propos du peintre dans La Clé des champs : “J’ai beau savoir combien une telle description est vaine, je m’y laisse entraîner par amour : mon excuse est que rien n’a disposé sur moi d’un enchantement plus durable, ni ne s’est montré plus à l’abri des variations de mon humeur.”

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°124 du 30 mars 2001, avec le titre suivant : André Cariou

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