Ancy-le-Franc amorce sa renaissance

Après quinze ans de négligence, la restauration du château de Serlio a enfin débuté

Le Journal des Arts

Le 4 juillet 2008

Aux mains d’un propriétaire négligent depuis une quinzaine d’années, le château d’Ancy-le-Franc, dans l’Yonne, était en proie à une dégradation accélérée, menaçant la préservation de ce chef-d’œuvre de l’architecture française. Son rachat le 20 juillet, après une année de querelles juridiques, et le début immédiat des travaux de restauration annoncent une renaissance trop longtemps différée.

ANCY-LE-FRANC - Le château d’Ancy-le-Franc a-t-il enfin échappé au sort funeste qui lui semblait promis, après quinze ans de négligence ? On peut l’espérer après l’acquisition, le 20 juillet, de ce joyau de la Renaissance par un citoyen américain d’origine française, pour 17,5 millions de francs. Cette somme conséquente témoigne d’un intérêt renouvelé pour des châteaux qui ne trouvaient pas preneur il y a une dizaine d’années à un prix trois fois moindre. Mais au-delà des chiffres, cette transaction met surtout fin à une malheureuse querelle qui a retardé de près d’un an l’engagement de travaux urgents, sur un édifice qui avait jusqu’ici bien résisté au passage du temps.

Construit entre 1546 et 1550 par Sebastiano Serlio pour Antoine de Clermont-Tonnerre, le château d’Ancy-le-Franc est certainement l’une des réalisations les plus ambitieuses du XVIe siècle – véritable manifeste du classicisme –, un modèle de symétrie et de régularité tempéré par la nécessaire adaptation au profil français. Après avoir appartenu, de 1644 à 1844, aux Louvois, qui avaient notamment fait bâtir les communs par Jules Hardouin-Mansart, il avait été racheté par la famille de Clermont-Tonnerre elle-même. Celle-ci avait engagé une restauration lourde, qui a donné une bonne partie de son aspect intérieur à l’édifice. Vendu aux princes de Mérode en 1940, il avait été cédé en 1980, pour cinq millions avec le mobilier, aux frères Guyot. Leurs projets pour l’animation et la mise en valeur du lieu s’étant révélés trop ambitieux, ils avaient cherché à s’en défaire. L’État, un temps intéressé, s’étant désisté, le mobilier avait été dispersé à Drouot en 1981 et 1982, puis l’édifice lui-même vendu en 1985 à Jean Tattenbaum, un hommes d’affaires mondain qui se faisait appeler Jean de Menthon. Incapable d’assurer les considérables dépenses d’entretien, il a laissé le bâtiment se dégrader : les trous dans la toiture ont ainsi provoqué des arrivées d’eau, endommageant des peintures murales, pourtant bien conservées après quatre siècles ; quant à l’absence de chauffage, elle n’a rien arrangé. S’y ajoutent quelques problèmes structurels, liés notamment au comblement des douves au XVIIIe siècle et jamais résolus. Excédé, à défaut d’être pressé, le ministère de la Culture a fini par déclencher une procédure d’expropriation en 1998. Craignant les conséquences de cette détermination nouvelle, le propriétaire a tenté de vendre le château, donnant pour cela mandat à plusieurs sociétés immobilières. Résultat, le même jour, en septembre 1998, il est cédé à trois personnes différentes – pour compliquer le tout, l’un des mandats n’est pas valable. De décembre à juillet, une bataille s’ensuit entre les trois prétendants. Une société suisse, Patrimoine et développement, est sur les rangs : son projet est de transformer ces lieux chargés d’histoire en hôtellerie de luxe. Le ministère de la Culture ne veut pas en entendre parler, laissant la voie libre à l’acquéreur américain. Assis sur une fortune bâtie sur des brevets de centrales électriques et accrue grâce aux investissements dans l’Internet, celui-ci devait pouvoir faire face sans trop de difficultés aux charges du monument et à l’indispensable restauration.

Des milliers d’objets retirés des combles
D’ailleurs, aussitôt la transaction effectuée, les travaux ont commencé, et une équipe permanente a été mise en place, avec un maître d’ouvrage délégué, un régisseur, et un conseiller scientifique chargé de veiller aux problèmes de conservation. Alexandre Gady, qui assure cette fonction, détaille les opérations d’urgence qui ont été menées depuis la fin juillet : “Nous avons commencé par le nettoyage complet des charpentes, encombrées de gravats, et plusieurs milliers d’objets ont été retirés des combles, sous la direction d’un archéologue qui les a tous examinés. On y a retrouvé aussi bien des ardoises et un volet du XVIe siècle que des photographies sur plaque de verre.” Grâce à ce grand nettoyage, “toutes les causes possibles d’incendie ont été éliminées, et tous les détails de la charpente peuvent enfin être observés”. Il est ainsi apparu que seules quelques interventions réduites étaient nécessaires, alors que les projets initiaux prévoyaient de refaire entièrement la charpente. En revanche, la toiture des communs ne tient plus que “par l’opération du Saint Esprit”.

Il a fallu également ramoner les cheminées, songer à installer l’électricité, revoir le parcours de la visite, débarrassé de tous les meubles abîmés envoyés en restauration. Des recherches sont également en cours pour dater et attribuer les œuvres conservées au château. Quant à la superbe façade de la cour alternant fenêtres et niches encadrées de pilastres cannelés, selon les principes de la travée rythmique de Bramante, elle a d’ores et déjà été nettoyée sur un de ses côtés, rendant à la pierre calcaire sa blancheur et son éclat.

Sauver les peintures
Mais la véritable urgence, a estimé la Direction régionale des Affaires culturelles de Bourgogne, porte sur les peintures murales, pour lesquelles elle a promis des subventions. “Elles sont victimes de trois types d’affection : l’écaillage – car il s’agit de peintures sur enduit sec –, les moisissures et les mouvements structurels des parois”, note Alexandre Gady. Toutefois, “rien n’est irréversible”.
L’urgence est d’autant plus grande que la qualité de certains cycles est exceptionnelle, que ce soit la Galerie de la Bataille de Pharsale ou la Chambre des Arts. Si la première a longtemps été donnée à Niccolo dell’Abate, et la seconde à Primatice, les peintures seraient plutôt attribuées aujourd’hui à la seconde École de Fontainebleau. Une thèse en cours devrait bientôt faire le point sur ce sujet. Par ailleurs, en décollant des tapisseries au rez-de-chaussée, des peintures consacrées à Psyché sont apparues, annonçant sans doute d’autres découvertes.

En attendant, une ferme biologique sera bientôt aménagée aux abords du château, tandis que les écuries accueilleront à nouveau des chevaux. Les lieux reprennent donc vie doucement. Toutefois, le chemin est long pour y mener une vie normale, remeubler les pièces, mais aussi concilier l’ouverture au public et l’occupation des lieux par le propriétaire. “Nous sommes partis pour dix ans de travaux”, conclut Alexandre Gady.

Pour les Journées du Patrimoine, les visiteurs pourront découvrir les premiers résultats des restaurations en cours, notamment la première façade nettoyée de la cour. Outre les espaces habituels, sera ouverte une partie de la cave et des combles. Dans les caves justement, Alexandre Gady aimerait, dans un avenir proche, installer un Musée de l’architecture de la Renaissance, constitué autour de maquettes. Le château d’Ancy-le-Franc est ouvert au public du 1er avril au 11 novembre.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°88 du 10 septembre 1999, avec le titre suivant : Ancy-le-Franc amorce sa renaissance

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