Vendredi 14 décembre 2018

le choix du conservateur

Alain Mousseigne, directeur des Abattoirs à Toulouse

« Retenir toutes les expériences de l’auteur »

Le Journal des Arts

Le 7 juillet 2006 - 553 mots

Il est naturel qu’un musée d’art contemporain affirme son engagement au-delà de l’exposition qu’il consacre à un artiste. L’acquisition vient ainsi l’asseoir et la collection s’enrichit de la propre histoire de l’institution. Elle ouvre une nouvelle piste là où n’existait qu’un sentier.

Dès avant que ne s’achève la démonstration picturale de François Rouan aux Abattoirs, il fut décidé d’acquérir l’une des pièces majeures de « Contre-image », son exposition personnelle (2006). Le Tombeau de Francesco Primaticcio (2004) constituait le mur imposant (4,50 x 9 mètres) d’une salle dévolue au corps de la mémoire d’une longue aventure.

Riche d’une grande peinture sur toile tressée de 1971 et de deux « épreuves négatives » (1998-2002) qui ne sauraient justifier à elles- seules l’exposition que nous avons voulue, la collection des Abattoirs s’enrichit aujourd’hui d’une œuvre charnière, mais aussi, grâce aux généreux remerciements de l’artiste, de deux nouvelles photographies et d’un grand « éclatement » de papiers découpés et collés (1967). Ainsi, la démarche de Rouan trouve désormais à Toulouse une représentation cohérente liant origine et devenir, histoire et actualité. Ces nouvelles acquisitions concentrent toutes les interrogations et réponses de l’artiste depuis les années 1960 : l’exploration toujours renouvelée du pouvoir de la peinture au-delà et en deçà de l’image, dans la trace même de son absence.

Le Tombeau de Francesco Primaticcio est constitué de vingt-quatre pièces qui conjuguent les techniques et procédés abordés aujourd’hui par l’auteur : film, photographie, peinture et dessin, cire, tressage, collage, ainsi que les notions de répétition-déperdition, dissolution-révélation et autres nattages. Réagencées par Rouan pour la présentation toulousaine, les pièces ont été réalisées à l’incitation du Musée du Louvre pour accompagner une exposition des dessins du Primatice (2004). Primatice lui fut ainsi l’occasion de tisser une nouvelle fois tous les champs d’empreintes qui constituent les dessous de sa peinture, références culturelles et parallèles formels obligent.

Dissolutions de l’image
Animés par la grâce de l’Italien, les murs du château de Fontainebleau sont couverts de motifs décoratifs, de nudités élégantes ou monstrueuses. Renversants y sont les jeux de plans et de reliefs où l’image se trouble, se cache et se dévoile en des charges érotiques subtiles, jusqu’aux limites du lisible. Tout comme dans la peinture, les films ou les photographies de Rouan, des retournements s’y trament, mais aussi des dissolutions de l’image, montrée, fondue, enchaînée dans la déconstruction et la recomposition du support qui porte le temps retardé de ce qui ne se laisse pas saisir.
Par-delà Primatice, le tombeau dressé par François Rouan retient toutes les expériences de l’auteur : il rassemble les savoir-faire du peintre, du photographe et du dessinateur admirable qui semble enfin concilier image et peinture. Cette dernière est là, triomphante dans le tressage diaphane de « la tendresse du ressouvenir et du noir versant des passions » (François Rouan) dans la profondeur charnelle des entrelacs de corps et de fragments d’architecture éclatés, des empreintes de croupes, de sexes plafonnants tels des anges dans la saveur subtile des variations matériologiques et la virtuosité du dessin. Si la mort n’est jamais lointaine, le Tombeau de Francesco Primaticcio est un hymne au désir, à la vie – de la peinture tout au moins.

Alain Mousseigne, conservateur en chef, directeur du Musée d’art moderne et contemporain Les Abattoirs, à Toulouse, présente Le Tombeau de Francesco Primaticcio, de François Rouan, une acquisition récente.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°241 du 7 juillet 2006, avec le titre suivant : Alain Mousseigne, directeur des Abattoirs à Toulouse

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