Vendredi 10 juillet 2020

Spécial Covid-19 - Société

En art, rien ne vaut l’expérience directe

Ce que le confinement fait à l’art

Par Pascal Ory · Le Journal des Arts

Le 10 avril 2020 - 670 mots

Notre éditorialiste Pascal Ory souligne combien le confinement nous prive d’une grande partie de la jouissance d’une œuvre d’art.

Une œuvre d'art a besoin d'être perçue dans ses trois dimensions propres. Ici le public de l'Art Institute de Chicago devant le tableau de Caillebotte Rue de Paris, temps de pluie. © Photo Phil Roeder
Une œuvre d'art a besoin d'être perçue dans ses trois dimensions propres. Ici le public de l'Art Institute de Chicago devant le tableau de Caillebotte Rue de Paris, temps de pluie.

Cette chronique évoquait il y a quelques semaines le bon usage des catastrophes [lire le JdA no 541, 13 mars 2020]. On reconnaît les grands événements, de ceux qu’on dit historiques, à deux traits : l’imprévisibilité (on l’a vu) et l’omniprésence (on le voit). On ne comprendrait donc pas comment il ne pourrait pas être de nouveau question ici de la « crise sanitaire ». Mais c’est aussi qu’il y a, on l’a bien senti, deux crises en une : une épidémie, et un confinement. Les deux sont des exceptions, les deux sont des violences, mais si la première est une forme atténuée de guerre, la seconde est une forme atténuée de révolution. Cela fait beaucoup pour une seule humanité. Prenons le temps de revenir sur la seconde, et préoccupons-nous de ce que le confinement fait à l’art.

Disons-le, au risque de choquer : si dans l’immédiat les conséquences démographiques de l’épidémie sont les plus douloureuses, sur le moyen terme les conséquences économiques, donc sociales, du confinement seront les plus traumatisantes. La commotion économique qui va secouer la planète fragilisera les institutions culturelles publiques, auxquelles les États vont sans doute demander des sacrifices, mais elle va commencer par mettre en péril un grand nombre d’institutions culturelles privées. Et que dire du long terme ? C’est la temporalité du politique. En histoire, c’est simple : il n’y pas de cause, rien que des effets. L’effet ultime, ici, est l’effet politique, qui, à son tour, détermine tout le reste. C’est, par exemple, le nouveau système politique de la Chine populaire, fondé sur le capitalisme d’État, qui a été le facteur déterminant des rapports de force actuels sur le terrain du marché de l’art. Or ici tout laisse à penser que l’épreuve que nous traversons aura pour effet politique le renforcement des pratiques et des régimes autoritaires, et ce d’autant plus qu’il suffit d’un peu de lucidité pour arriver à la même conclusion quand on s’interroge sur les effets de la plus grande catastrophe actuelle, le réchauffement climatique. On ne voit pas pourquoi cette tendance politique générale serait sans effet sur la vie artistique.

Reste que la plus profonde expérience esthétique du moment tient dans le confinement lui-même, ne serait-il qu’une séquence de quelques semaines. Il peut apporter à l’amateur quantité de plaisirs nouveaux ou redécouverts, mais je voudrais ici plutôt insister sur toutes les privations, toutes les frustrations qu’il engendre, sur le manque qu’il met à jour. Les plus beaux livres d’art, comme les plus beaux enregistrements, les plus belles « captations » ne portent pas les mêmes vibrations que le « live ». Et il est évident qu’un tableau, a fortiori une sculpture, un meuble, un objet d’art ont besoin d’être perçus dans leurs trois dimensions propres. À travers le confinement, l’individu expérimente une terrible remise en cause du lien social, mais aussi du lien artistique. Tout un corps à corps s’y perd. Ici le corps à corps perdu serait celui du visiteur, de l’auditeur, du spectateur avec une œuvre qui ne se déploierait plus dans sa plénitude mais que ne pourrait pourtant pas remplacer le virtuel des écrans.

Et que dire de ce qu’apporte au plaisir de l’art la sociabilité d’une salle d’exposition, d’une salle de spectacle ou de concert, l’énergie spécifique, irremplaçable, qui circule dans ce rapport modifié à l’espace et au temps ? Seule une conception puriste de l’art peut se payer le luxe d’ignorer la part sociable – plus encore que sociale – de la condition artistique. Comme le disait Charles Péguy à propos du kantisme, le purisme esthétique a les mains pures, mais il n’a pas de mains. Ray Bradbury, relayé par François Truffaut, imaginait un monde sans livres, auquel une poignée de résistants opposait leur survie sous une forme orale. Il faudrait un George Orwell pour imaginer un monde de l’art privé – par un virus ou par un dictateur – de toute sociabilité et de toute corporalité. L’humanité n’y survivrait pas.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°543 du 10 avril 2020, avec le titre suivant : Ce que le confinement fait à l’art

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