Dimanche 22 juillet 2018

Piano, Gehry, Botta, rencontres bâloises

“Le lieu le plus exposé de l’architecture en Europe�?

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 22 mai 1998 - 1177 mots

Depuis une quinzaine d’années, Bâle vit dans un climat architectural particulièrement dynamique, à tel point que le critique d’architecture Lutz Windhöfel a qualifié la ville des bords du Rhin de “lieu le plus exposé de l’architecture contemporaine en Europe�?. La cité suisse doit en partie cette réputation aux trois agences de renommée internationale qui y sont installées : Herzog & De Meuron, Diener & Diener, Michael Alder und Partner. De nombreuses vedettes de l’architecture mondiale – Mario Botta, Santiago Calatrava, Renzo Piano, Frank O. Gehry – ont également signés des bâtiments dans la ville et/ou sa région.

L’une des agences d’architecture les plus en vue d’Europe, qui a notamment conçu les aménagements de la future Tate Gallery of Modern Art à Londres, a son siège à Bâle : Herzog & De Meuron. Leurs bâtiments et projets se distinguent notamment par l’emploi de matériaux et d’éléments formels originaux. Ce vocabulaire est en réalité très proche de celui des artistes contemporains de l’Art minimal ou de l’Arte povera, et privilégie les volumes simples et les matériaux semi-industriels (contre-plaqué, carton bitumé, béton brut). Les architectes ont conçu dans leur ville quelques constructions exemplaires. Dans le quartier proche de l’Université, dont certaines constructions remontent au XIIIe siècle, en poussant la lourde porte cochère du 11 Hebelstrasse [1], le visiteur découvre une longue construction en bois qui court le long d’un mur mitoyen. Datant de 1987-1988, la façade des deux niveaux inférieurs de cet immeuble d’habitation est entièrement recouverte de lambris de chêne, tandis que la véranda et les balcons s’appuient sur des poutres du même bois.
Herzog & De Meuron ont également signé l’immeuble “Schwitter” (Allschwilerstrasse 90 [2]). Le bâtiment comprend un local commercial au rez-de-chaussée, un garage souterrain, et des appartements dans les étages supérieurs. L’originalité de la construction vient de ses deux courbes de rayons différents, celle du gros-œuvre et celle des balcons, qui viennent se superposer.

Sur le même trottoir et à proximité de la voie ferrée qui conduit en France, les architectes Diener & Diener ont construit en 1984-1986 un immeuble abritant des appartements classiques et quelques ateliers d’artistes (Allschwilerstrasse 106 [3]). Les deux typologies s’imbriquent l’une dans l’autre. Les ateliers, conçus en deux parties reliées par un pont qui enjambe une cour intérieure, sont accessibles des deux côtés. Un escalier permet également d’accéder depuis la rue à la terrasse surplombant la construction. Près de l’Aeschenplatz, cette agence a également construit un immeuble de bureau pour la compagnie d’assurances La Bâloise, sur la Picassoplatz [4]. Les différentes ailes du bâtiment, héritier de la tradition fonctionnaliste, sont construites à partir de trois matériaux différents : le verre, l’aluminium et la pierre verte. Dans le même quartier, Herzog & De Meuron ont rénové et agrandi en 1991-1993 l’immeuble de bureau de la Suva (St. Jakobstrasse 24 [5]). Une façade rideau en fer et verre vient créer une unité stylistique entre les différentes constructions, même si les murs originaux restent visibles à travers le verre. Ces plaques transparentes peuvent s’ouvrir individuellement grâce à des vérins. Mais, une fois fermées, elles permettent une meilleure isolation thermique et phonétique des bureaux.

À mi-chemin entre ces immeubles, se dresse sur l’Aeschenplatz [6] l’impétueux siège bâlois de l’Union de Banques Suisses, signé par Mario Botta. L’architecte n’a pas hésité à reprendre pour cette banque une variante du dessin de la cathédrale d’Évry, en ne gardant, en coupe,  qu’un demi-cercle. Cependant, l’échelle choisie est ici beaucoup plus importante, relèguant l’édifice francilien à la taille d’une charmante chapelle. À la brique a succédé le marbre bicolore pour donner à l’édifice sa touche finale, celle d’un véritable monument dans le paysage urbain bâlois.

Sur l’autre rive du Rhin, Mario Botta a conçu un nouveau bâtiment plus modeste, qui se fait volontiers masquer par les quelques arbres du parc Solitude : le Musée Jean Tinguely, sur la Grenzacherstrasse [7]. Le bâtiment présente cinq travées, dont trois s’ouvrent sur les espaces verts. Grâce à cette particularité, l’espace du rez-de-chaussée peut être subdivisé par des parois qui disparaissent en coulissant à l’intérieur de l’architrave. Le système statique à fond, qui est l’une des caractéristiques de ce niveau, permet de se soustraire à la préexistence d’un immense réservoir profond de cinq étages souterrains, pour la station d’épuration des eaux du Rhin.

Dans la vieille ville, se dresse un théâtre sur un soubassement qui remonte au XIe siècle (Spalenberg 12 [8]). Les trois salles de spectacles – le théâtre “Fauteuil”, le cabaret-théâtre “Tabourettli” et, au premier étage, la “Kaisersaal” – ont été rénovées et réaménagées en 1986-1988 par Santiago Calatrava. Dans son style caractéristique, l’architecte a créé les poutres apparentes qui couronnent chacun des espaces, mais aussi les escaliers métalliques, le mobilier, les vestiaires, les bars et les luminaires. Près de la gare CFF, Herzog & De Meuron ont récemment conçu un poste d’aiguillage pour les Chemins de fer fédéraux (Auf dem Wolf [9]). Le bâtiment de forme cubique est recouvert de plaques de cuivre larges de 20 cm – écho aux bobines aimantées –, dont l’aspect cuivré actuel prendra avec le temps une patine verte.

À l’exemple des réalisations de Herzog & De Meuron, les constructions en bois ont le vent en poupe à Bâle. Dans le quartier de St. Alban, au bord du Rhin et à proximité du Musée d’art contemporain, Michael Alder a ainsi reconditionné, en 1986-1987, un ancien bâtiment utilisé par l’industrie du papier (St. Alban-Tal 42 [10]). S’appuyant sur des fondations en pierre, il est recouvert de planches en bois clair que le temps se chargera de foncer. L’agencement intérieur a été entièrement repensé pour accueillir des appartements. Alder a également construit, dans le même quartier et à la même époque, deux ateliers d’artistes en bois (St. Alban-Tal 40A [11]). D’autres bâtiments dans la même ligne ont été réalisés par des agences bâloises : pour Morger & Degelo, un jardin d’enfants (Zähringerstrasse [12]), pour Silvia Gmür, une maison individuelle dans un parc (Äussere Baselstrasse 397 [13]).

En direction de la ville voisine de Riehen, s’élève un bâtiment dessiné récemment par l’une des jeunes agences bâloises, celle de Christian Dill (Riehestrasse 300 [14]). Le long bâtiment de Renzo Piano pour la Fondation Beyeler (Baselstrasse 77 [15]) se dresse un peu plus loin, à proximité de la frontière allemande. Ouvert en octobre 1997, le musée connaît un tel succès qu’il est d’ores et déjà prévu de réaménager les espaces d’accueil. En continuant vers Weil-am-Rhein, en Allemagne, la route conduit jusqu’au centre de production Vitra, qui abrite notamment un musée [16] signé par Frank O. Gehry (1988-1989), un bâtiment de conférences [17] conçu par Tadao Ando (1992-1993) et une ex-caserne des pompiers [18] restructurée par Zaha Hadid (1991-1992). La société a également commandé à Frank Gehry un bâtiment administratif à Birsfelden [19], dans la banlieue de Bâle. Les environs de la ville ne sont en effet pas dénués d’intérêt, de Laufen, où Herzog & De Meuron ont dessiné l’usine Ricola (Baselstrasse), à Dornach, avec le Goetheanum – siège de la Société anthroposophique –, construit dans un style expressionniste entre 1925 et 1928 d’après une maquette de 1924 de Rudolf Steiner.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°61 du 22 mai 1998, avec le titre suivant : Piano, Gehry, Botta, rencontres bâloises

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