Mercredi 19 décembre 2018

Nos chers contemporains à Londres

Prix records pour Jean Dubuffet et Germaine Richier

Par Roger Bevan · Le Journal des Arts

Le 1 janvier 1996 - 1245 mots

En dépit des prix élevés atteints par Kiefer, la preuve reste à faire qu’il existe un marché pour l’art des années quatre-vingt à Londres. Sotheby’s a totalisé 8 104 012 livres (62 millions de francs), avec 77 % des lots vendus (79 % en valeur), au cours des deux ventes d’art contemporain qu’elle organisait au mois de novembre. De son côté, l’unique vente d’art contemporain de Christie’s en novembre – elle avait déjà organisé une vente le 26 octobre – obtenait un résultat de 4 100 750 livres (31,4 millions de francs), avec 67 % des lots vendus (72 % en valeur).

LONDRES (de notre correspondant) - Chez Sotheby’s, le soir du 29 novembre, Tobias Meyer proposait 51 lots, parmi lesquels la peinture qui avait obtenu l’enchère la plus élevée lors de cette semaine de ventes d’art contemporain : Ils tiennent conseil, de Dubuffet, exécutée par l’artiste peu après une randonnée dans le désert algérien en 1947, estimée 700 000 à 900 000 livres. David Nash et Michel Strauss, reliés par téléphone à leurs clients respectifs, ont fait monter les enchères jusqu’à 1,02 million de livres (7,8 millions de francs). Michel Strauss a eu le dernier mot pour le compte du marchand d’art Stephen Hahn, qui fera don de sa nouvelle acquisition à la National Gallery of Art de Washington, à laquelle il a déjà légué une collection d’œuvres de l’artiste français.

David Nash a toutefois acquis un autre Dubuffet, Cycliste dans un paysage touffu, pour 215 000 livres (1,6 million de francs), contre une estimation de 100 000 à 150 000 livres. Il était opposé à Leslie Waddington, aux collectionneurs Ben et Linda Frankel, de Philadelphie, ainsi qu’à un autre enchérisseur assis au premier rang.

Afin d’enrichir la collection Berardo qui ouvrira en mars à Sintra, au Portugal, Francisco Capelo a acheté 255 000 livres (1,95 millions de francs) une belle peinture abstraite de Riopelle, mise en vente par le Philadelphia Museum of Art ; elle était estimée 160 000 à 200 000 livres.

Pas d’acquéreur pour Bacon
Deux compositions d’Alberto Burri, les œuvres d’art contemporain italien les plus importantes proposées pendant la semaine, ont connu des fortunes diverses. Une composition en toile, créée à Rome en 1952 et estimée 220 000 à 280 000 livres, est partie sur enchère téléphonique à 320 000 livres (2,45 millions de francs), confirmant les prix obtenus par les travaux de cet artiste depuis sa mort, survenue l’année dernière. En revanche, une Combustione Plastica, estimée 300 000 à 350 000 livres, n’a pas trouvé preneur.

Personne ne s’est intéressé non plus à Study for Figure II de Francis Bacon, estimé 1 à 1,5 million de livres, une œuvre probablement inachevée dont un état antérieur figurait à la première exposition de l’artiste à New York, en 1953. Une seconde peinture britannique, Portrait d’un homme de Lucian Freud, estimée 100 000 à 150 000 livres, a été adjugée 140 000 livres (1,07 million de francs) aux armateurs et collectionneurs norvégiens, Hans Rasmus Astrup et son frère jumeau Halvor, à qui l’on doit le musée Astrup Fearnley, créé à Oslo en 1993. Le tableau, un portrait de John Craxton peint en Grèce en 1946, avait atteint 115 000 livres chez Christie’s en 1991.

De même a-t-on retrouvé le Neger (Nuba) de Gerhard Richter, un chef-d’œuvre figuratif exécuté à partir d’une photographie de revue de voyages et montré pour la première fois lors de l’exposition "Neue Realisten", qui s’est tenue en 1964 à la Galerie Parnasse de Wuppertal.

En outre, un portrait de Richter montrant un homme âgé en qui Tobias Meyer croit reconnaître Sigmund Freud, et se rattachant à sa série de "Quarante-huit portraits" (1971-72), a été emporté par l’ancien collaborateur de Wad­dington, Timothy Taylor, à 85 000 livres (651 000 francs), contre une estimation de 60 000 à 80 000 livres. L’éminent marchand et collectionneur londonien Ivor Braka, enchérissant avec Robert Shorto, a déboursé 290 000 livres (2,22 millions de francs) pour The Ridge Way de Kiefer, estimé 200 000 à 300 000 livres. C’est l’adjudication la plus élevée prononcée au cours de la semaine pour une œuvre des années quatre-vingt.

L’Appel de Christie’s
Chez Christie’s, le lendemain après-midi, Hugues Joffre dispersait de nombreuses œuvres de l’Abstraction européenne de l’après-guerre. À 350 000 livres (2,68 millions de francs), contre une estimation de 350 000 à 450 000 livres, Femmes, enfants, animaux (1951), de Karel Appel, obtenait le meilleur prix de la vacation.

À l’opposé, le lot figurant en couverture du catalogue, Double Elvis, d’Andy Warhol, estimé 320 000 à 380 000 livres, n’a suscité aucune enchère. Il faut dire que l’œuvre tient davantage de l’ébau­che que d’une composition aboutie et qu’elle a souffert d’une provenance douteuse : le catalogue mentionnait uniquement, en dehors d’une mise en vente récente à la galerie zurichoise de Bruno Bischofberger, le conseiller d’affaires de Warhol, Frederick Hughes. Le 3 mai 1993, chez Sotheby’s New York, M. Hughes avait déjà mis en vente un Double Elvis presque identique. Catalogué là encore sans indication de la date à laquelle il l’aurait acheté à l’artiste, celui-ci était également resté invendu…

Deux peintures abstraites d’Antoni Tàpies se sont bien comportées. Francisco Capelo a acquis pour 150 000 livres (1,15 million de francs) Negro con Grietas, une toile historiquement importante estimée 100 000 à 150 000 livres, tandis que Nahmad Partnership déboursait 155 000 livres (1,2 million de francs) pour une composition plus grande et plus récente, estimée 100 000 à 150 000 livres.

Deux œuvres de la collection Saatchi
Prenant leurs instructions par téléphone, Neal Meltzer et Laura Paulson, du département de New York, ont ferraillé contre Timothy Taylor et le marchand d’Oslo Ben Frija pour l’acquisition de Menswear de Howard Hodgkins, ancienne propriété de Saatchi.

Le client de Neal Meltzer a eu le dernier mot en enchérissant à 105 000 livres (800 000 francs), contre une estimation de 50 000 à 70 000 livres. Une seconde œuvre de la collection Saatchi, une sculpture en feuilles d’acier de Richard Serra, aussi belle que rare, intitulée Sacco et Vanzetti, a été adjugée 70 000 livres (537 000 francs) sur enchère téléphonique, contre une estimation de 80 000 à 120 000 livres. Elle figurait parmi treize lots de pièces fort honnêtes de la fin des années soixante-dix et du début des années quatre-vingt qui ont clos la vente, et qui auraient sûrement atteint des prix plus élevés ailleurs qu’à Londres.

Un des deux enchérisseurs par téléphone a acquis, pour 125 000 livres (960 000 francs), un portrait inversé de Baselitz, estimé 120 000 à 180 000 livres. Un mystérieux jeune homme bénéficiant d’une place assise s’est vu adjuger pour 50 000 livres (384 000 francs) Golem de Kitaj, estimé 35 000 à 45 000 livres, ainsi que, pour 45 000 livres (345 000 francs), une composition abstraite de Sean Scully estimée 50 000 à 70 000 livres.

Au même prix, Laura Paulson a enlevé, peut-être pour le compte du marchand new-yorkais David Gagosian, False Queen de David Salle, estimé 45 000 à 65 000 livres. Une sculpture de Joel Shapiro, une peinture de Cy Twombly, un tableau noir de Joseph Beuys et des peintures de Sigmar Polke et de Miguel Barceló n’ont pas trouvé preneur. Seul le paysage à l’huile avec paille de Kiefer, estimé 140 000 à 180 000 livres, a suscité l’intérêt qu’il méritait. Il a été acheté 190 000 livres (1,46 million de francs) par un amateur enchérissant dans la salle contre Ben et Linda Frankel et le marchand James Roundell.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°21 du 1 janvier 1996, avec le titre suivant : Nos chers contemporains à Londres

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