Dimanche 21 octobre 2018

Beaux-arts

Moscou se replie sur elle-même

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 9 juin 2006 - 761 mots

Sa Foire des antiquaires a révisé ses ambitions qualitatives à la baisse.

MOSCOU - Dans le biotope des salons, la troisième édition marque généralement l’âge de raison, quand les lignes se précisent ou se renforcent. Organisée du 23 au 29 mai, la Moscow World Fine Art Fair se dérobe à ce rythme biologique. Si le coup d’essai fut un coup de maître, sur le plan qualitatif à défaut de celui économique, la troisième tentative marque des signes de faiblesse. La qualité « musée » a cédé la place à une identité confuse, où le pire côtoie le meilleur, malgré l’unité harmonieuse offerte par la scénographie de Patrick Hourcade. Face à la désertion d’antiquaires refroidis par les coûts de la manifestation et le manque de retombées financières immédiates, le salon s’est voulu pragmatique. En d’autres termes, fourre-tout.
Exception faite de quelques galeries fidèles à leur image comme Cazeau-Béraudière (Paris) – qui a défloré un Enfant de chœur de Soutine, pièce maîtresse de son accrochage en septembre à la Biennale des antiquaires –, Schmit (Paris) ou Ratton-Ladrière (Paris), les marchands se sont montrés frileux. Franck Laigneau (Paris) a préféré réduire la section meubles de son stand pour se focaliser sur les œuvres graphiques.

De l’« argent intelligent »
Certains ont joué une carte décalée par rapport à leur univers habituel. Gismondi (Paris) a déployé une débauche de tissus contemporains et un salon Art déco, quitte à noyer sa spécialité, les XVIIe et XVIIIe siècles. Même le rigoureux François Laffanour (Paris) a présenté des photos trash de David La Chapelle, ovnis dans un monde de géométrie ! Le décalage s’est révélé inventif chez Luc Bellier (Paris) avec des dialogues entre artistes contemporains et anciens. Il a en revanche viré au laisser-aller chez Albert Benamou (Paris) avec un ensemble indigne de sculptures de Dalí… « C’est difficile de comprendre, les choses vont dans tous les sens et l’on a peine à s’y retrouver, nous a confié l’artiste Oleg Kulig lors du vernissage. En tout cas, il y a ici de l’argent intelligent. »

50 % de réduction
Nonobstant cet « argent intelligent », les transactions furent clairsemées, si ce n’est pour les Parisiens Le Minotaure et la Galerie Vallois, déjà bien au fait des réseaux locaux. « Il n’y a ici que des écrans. On n’a pas la personne finale devant nous », confie Jacques de la Béraudière. Le temps fait parfois son œuvre, puisque ce dernier a cédé en galerie, à la suite de sa première participation, deux œuvres à plus de 500 000 euros à des Russes. Bien qu’il ait vendu trois photos de Bettina Rheims et une sculpture de David Mach, Jérôme de Noirmont (Paris) n’a pas encore amorti ses frais. « Ce n’est pas l’eldorado pour vendre cash, mais plutôt pour construire. Il faut préparer [les choses] en amont et en aval, observe Luc Bellier. Ce qui est intéressant, c’est que l’on voit sur le salon des entrepreneurs et hommes d’affaires étrangers venant travailler avec les Russes. »
Derrière les cimaises très inégales des antiquaires moscovites, un potentiel se dessine du côté des galeries locales d’art contemporain. Certaines ont bien tiré leur épingle du jeu, notamment Guelman (Moscou), qui a vendu le soir du vernissage neuf pièces, dont des photos des Blue Noses au marchand parisien Bob Vallois et une sculpture très clinquante de Nikita Gashunin (120 000 euros), à un collectionneur russe d’antiquités. Mais le salon se révèle long et très coûteux pour une structure d’art contemporain. « Cette foire est beaucoup plus chère que Bâle, déplore Gary Tatintsian (Moscou). Ici, les collectionneurs agissent comme des marchands, réclament 50 % de réduction alors que nous ne faisons que 10 à 15 % de marge. » Le marchand a préféré à ses habituels Peter Halley ou Stephan Balkenhol un bel ensemble suprématiste, négocié deux heures avant le vernissage à un collectionneur russe.

Politique vertueuse
Bien que le niveau des enseignes locales laisse souvent à désirer, les organisateurs n’entendent pas en réduire le nombre pour la prochaine édition, prévue du 25 au 31 mai 2007. « Il est logique pour les galeries russes d’être là. Leur marchandise est moins chère que celle des autres et elle correspond à ce que cherchent actuellement les collectionneurs », souligne la critique d’art Maria Gadas. « Les Russes peuvent s’améliorer en voyant l’accrochage des autres », insiste pour sa part Yves Bouvier, maître d’œuvre de l’événement. Faute d’une accélération des ventes, le salon joue son va-tout sur la pédagogie. Après avoir voulu éduquer les clients, il cherche à bonifier les marchands locaux. Une politique vertueuse mais onéreuse.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°239 du 9 juin 2006, avec le titre suivant : Moscou se replie sur elle-même

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