Samedi 22 février 2020

Tableaux anciens

Les chefs-d’œuvre se font de plus en plus rares

Par Marie Potard · Le Journal des Arts

Le 2 mars 2016 - 1119 mots

Dans cette spécialité qui a fait la réputation de la foire, les marchands ont du mal à trouver des œuvres majeures. Ils se tournent vers des pièces passées en ventes publiques ou d’artistes moins cotés.

La peinture ancienne est la colonne vertébrale de Tefaf de Maastricht, une section dont « le niveau reste inégalé », selon Éric Coatalem, marchand à Paris. Historiquement, c’est autour des tableaux anciens que l’événement s’est créé au début des années 1980 avec « Pictura ». Tous les ans, c’est un cercle vertueux qui se crée : parce que la foire regroupe un maximum de galeries internationales, près de soixante, les représentants des plus grands musées au monde font le déplacement. Et c’est parce que ce sont des acheteurs prestigieux potentiels, que les marchands proposent ce qu’ils ont de mieux, gardant souvent secrètement leurs pépites jusqu’à l’ouverture de la foire afin de créer la surprise. En 2002, le marchand new-yorkais Otto Naumann avait ainsi dévoilé Minerve, de Rembrandt, affiché à 35 millions d’euros. En 2011, il réitérait l’expérience avec Portrait d’homme, mains sur les hanches, toujours de Rembrandt, annoncé à 41 millions d’euros.

La nouvelle édition cache-t-elle un tel chef-d’œuvre ? Pour le moment, rien ne permet de le dire. Tout comme il est difficile d’imaginer dans quelle mesure la nouvelle bouture de Tefaf à New York aura un impact sur la foire hollandaise originelle. « Je pense que si Tefaf New York en octobre [du 22 au 27] arrive à drainer tous les clients américains et sud-américains, il n’y aura pas de problème à exposer aussi en mars à Maastricht. Deux salons spécialisés par an dans deux parties du monde à six mois d’intervalle, c’est plutôt une bonne chose », commente le galeriste parisien Éric Coatalem.

Un marché en difficulté

À cette question s’ajoute l’état du marché de la peinture ancienne, qui souffre de manière croissante d’une raréfaction des pièces. Il n’y a qu’à regarder les résultats de l’année 2015, en baisse de 23 % pour les ventes aux enchères de prestige, ainsi que des enchères millionnaires moins élevées et qui se font  plus rares. En décembre, à New York, Christie’s a essuyé un véritable échec en totalisant 6,4 millions de livres – plus de deux fois moins que son estimation basse. Dans ce contexte, les marchands se rabattent sur des artistes moins connus. « Mais il vaut mieux présenter le chef-d’œuvre d’un “second couteau” qu’un mauvais tableau d’un grand maître. De plus, nous sommes aussi là pour faire découvrir autre chose que les noms habituels », lance un marchand. Ce n’est pourtant pas le cas du beau Portrait de jeune homme, vers 1817, de Géricault, exposé par Jean-Luc Baroni (Londres), qui aurait appartenu à Eugène Delacroix.

À Maastricht, il y a deux sortes d’acheteurs : les grands musées et les collectionneurs, petits ou grands. Il faut donc essayer de plaire à l’une ou l’autre catégorie, ou aux deux ! Or, « les tableaux atypiques, originaux, à l’image puissante, ont la faveur du public », commente Nicolas Joly, expert en tableaux anciens. C’est l’effet produit par Tueur de dragon, du peintre allemand Franz von Stuck (1863-1928) exposé chez Jack Kilgore (New York). Bien sûr, les tableaux des écoles du Nord restent prépondérants. Sur les 58 participants au moins 25 galeries exposent des peintres issus de l’école nordique. « En effet, il y a une clientèle plus large pour ce type de peinture, entre les Hollandais, les Allemands, les Américains, les Anglo-Saxons. C’est aussi une peinture plus facile d’accès », explique Nicolas Joly. Parmi les pièces majeures de la peinture flamande, hollandaise et germanique qui garnissent les cimaises de Tefaf, les œuvres caravagesques figurent en bonne place, comme chez Otto Naumann avec un tableau passé en vente il y a un an chez Christie’s New York et bien restauré, Le Martyr de Saint Bartolomé, de Matthias Stomer (vers 1600-1652), avoisinant le million d’euros. Citons aussi La procession nuptiale, de Pieter Brueghel Le Jeune (1564-1638), exposée chez De Jonckheere (4,5 à 5 millions d’euros) ; Paysage avec bovins, de Aelbert Cuyp (1620-1691) pour 1,4 million d’euros à la galerie hollandaise Bijl-van Urk, tandis que David Tunick (New York) dévoile une gravure de Dürer, de 1503 et que la galerie French & Company (New York) mise sur une nature morte de Heda, passée en vente publique chez Christie’s en 2014 (adjugée autour de 5 millions de livres). La quête de l’inédit n’est pas évidente dans un contexte de raréfaction des chefs-d’œuvre, dont beaucoup ont intégré les musées.

Trouvailles italiennes
La peinture italienne, qui avait gagné du terrain depuis quelques années, enregistre la défection de deux grandes galeries spécialisées : The Matthiesen Gallery (Londres) et Grassi Studio, déjà absente l’année dernière. Faut-il y voir un signe de désaffection ? Pourtant, certains marchands ont fait quelques trouvailles : la galerie Agnew’s dévoile une œuvre de Paolo Uccello, rare sur le marché. Crucifixion, vers 1423, est une œuvre de jeunesse, encore empreinte de style gothique, avant que l’artiste ne devienne avec Masaccio et Piero della Francesca, l’une des personnalités les plus marquantes de la Renaissance florentine. « Des panneaux tels que celui-ci sont le prélude à des œuvres telle que La Bataille de San Romano (National Gallery, Louvre, Offices) », explique la galerie. Maurizio Canesso (Paris) a apporté L’Amore Virtuoso ou Allégorie des Arts, du Guerchin (1,5 million d’euros), tandis que le marchand Moretti dévoile une Vue du Grand Canal de Venise, de Bellotto, qui faisait partie à l’origine de quarante vues de Venise commandées pour le château Howard par Henry Howard, comte de Carlisle (5,2 millions d’euros).

La peinture espagnole est également bien représentée. La galerie Bernheimer-Colnaghi, qui a fusionné avec la galerie Coll & Cortès, semble avoir été totalement absorbée par ses nouveaux associés, puisqu’elle mise essentiellement sur des œuvres ibériques : une nature morte de Luis Egidio Meléndez et un Ecce Homo, de Luis de Morales. La galerie Caylus montre une nature morte de Juan van der Hamen y León, tandis que la galerie Stair Sainty met en avant le Portrait de Don Pedro Gil de Tejada, de Goya, collant à l’actualité, puisque une exposition sur les portraits de l’artiste vient de prendre fin à la National Gallery de Londres.

Concernant l’école française, Éric Coatalem mise sur un Bouquet de fleurs dans un vase en cristal d’Anne Vallayer Coster, qu’elle aurait offert à la reine Marie-Antoinette, dont elle était le professeur de dessin pendant que Jean-François Heim (Bâle) expose une paire de scènes de vénerie, Chasse au sanglier (1704) et Hallali de cerf (1707) par Desportes, peintre officiel des chasses de Louis XIV (800 000 euros la paire). Le marchand n’hésite pas à déborder de sa spécialité pour exposer L’église Saint-Ouen à Rouen (1884), de Gauguin (2 millions d’euros), tout comme Haboldt qui montre Pivoines, de Berthe Morisot. Richard Green organise une exposition intitulée « Le Père de l’impressionnisme : Boudin et son cercle », incluant des œuvres d’Eugène Boudin bien sûr, mais aussi de Monet, Jongkind ou Gustave Loiseau, pour des prix allant de 225 000 euros à 3 millions d’euros.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°452 du 4 mars 2016, avec le titre suivant : Les chefs-d’œuvre se font de plus en plus rares

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