Mercredi 26 février 2020

Outsider Art Fair Paris 2015

Les anonymes de l’Art brut

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 23 septembre 2015 - 1134 mots

Dénicher une œuvre d’un auteur encore inconnu est, pour certains collectionneurs d’Art brut, le Graal.
Nul doute que ces pièces seront très recherchées ce mois-ci à l’Outsider Art Fair.

Signe de l’engouement croissant des collectionneurs pour l’Art brut, l’Outsider Art Fair investit l’hôtel particulier du Duc de Morny pour une troisième édition élargie : ce sont trente-six galeries internationales (dix de plus que l’an dernier) qui y présentent cette année des productions d’artistes hors des circuits traditionnels. Or, parmi ces « outsiders », certains ont construit une œuvre sans penser jamais à un destinataire possible, dans une altérité mentale qui les tient aux marges de la société – dans la lignée du concept d’« Art brut » créé par Dubuffet en 1945 et qui puise ses racines dans l’art asilaire du XIXe siècle. Au point même, parfois, de ne pas signer leurs œuvres. « Ce qui me fascine dans l’Art brut, c’est que tout nous échappe – mais on entend chaque fois la même petite musique. Je pourrais me damner pour une pièce anonyme : c’est pour moi le Graal », témoigne le collectionneur d’Art brut Bruno Decharme. Car ces œuvres, qui ont souvent sommeillé dans un carton poussiéreux avant d’entrer sur le marché – par le bouche-à-oreille ou au hasard d’une brocante ou d’une vente aux enchères – sont difficiles à dénicher. Elles émergent généralement grâce à l’œil d’un connaisseur, galeriste, collectionneur, psychiatre ou critique d’art… « On repère et on identifie ces œuvres comme de l’Art brut lorsqu’on se trouve en présence d’une mythologie individuelle, mais on peut tirer des indices du contexte ou de la provenance – une collection de psychiatre, ou d’amateur d’Art brut reconnu par exemple », explique le galeriste Christian Berst.

Reste qu’une fois introduites sur le marché, pas de cote d’artistes à laquelle se rattacher : qu’est-ce qui fait donc leur prix ? « Nous le fixons en fonction de ce que nous percevons de l’importance et de la qualité de l’œuvre », indique simplement Randall Morris, directeur de la galerie Cavin-Morris à New York. « Dans le champ de l’Art brut, la “propriété” et l’identité de l’artiste sont moins importantes que le processus de création et les pièces elles-mêmes », poursuit Randall Morris. Et si la plupart de ces productions anonymes sont des « pièces uniques », certaines constituent des ensembles, dont les œuvres sont parfois conservées dans de grands musées et font la notoriété de leur auteur pourtant anonyme. Parmi elles, un ensemble de mystérieux rochers sculptés, dénommés les « Barbus Müller », réunis par Dubuffet, figurant dans le catalogue historique de 1947. « Si on en trouvait un aujourd’hui sur le marché, il vaudrait probablement plus de 150 000 euros », avance Christian Berst.

Une sculpture trouvée dans une poubelle
Cette sculpture de fil de fer a été réalisée par l’un des plus célèbres anonymes de l’Art brut, celui qu’on dénomme « Philadelphia Wireman ». En 1982, près de 1 200 sculptures en fil de fer furent trouvées dans une poubelle à Philadelphie et apportées à la Fleisher-Ollman Gallery. « Elles se négociaient entre 100 et quelques centaines de dollars les premières années. Aujourd’hui, elles valent généralement entre 500 et 5 000 dollars », explique Alex Baker, directeur de la Fleisher-Ollman Gallery. Celle-ci, actuellement dans une collection privée, atteindrait aujourd’hui la somme d’environ 7 000 dollars.
Valeur : environ 6 000 euros. Vendue par Fleisher-Ollman Gallery, Philadelphie.

Une découverte dans un magasin à Prague
Cette fleur à la beauté surréelle a été dénichée chez un antiquaire à Prague. « Ce dessin semble provenir du courant spiritualiste de ce qui est maintenant la République tchèque. On connaît de nombreux artistes autodidactes qui ont réalisé des dessins de plantes qui n’existent pas toujours, émanant de visions », indique Randall Morris, directeur de la galerie new-yorkaise Cavin-Morris. Les fleurs semblent avoir été un moyen pour les femmes de réaliser des œuvres médiumniques au sein des structures que la société avait établies pour leur sexe. On ne sait pourtant rien de l’auteur de celle-ci ni de la provenance. Ce dessin qui a attiré l’attention de l’une des plus importantes des galeries qui se consacrent à l’Art brut sera probablement présenté à l’Outsider Art Fair.
Dessin médiumnique anonyme,2/15/1944, crayon sur papier,
30 x 22 cm. Prix : Environ 1 100 euros, galerie Cavin-Morris, New York.

 Un crocodile disputé aux enchères
Cet étonnant animal bicéphale portant d’autres reptiles sur son dos, dont les yeux sont figurés par des clous, a appartenu au critique et amateur d’Art naïf Anatole Jakovsky, et provient de la collection du docteur Gaston Ferdière, célèbre psychiatre qui « traita » Antonin Artaud à Rodez. Il a désormais intégré la collection d’Art brut de Bruno Decharme. « Peu m’importe qu’on ne sache rien de son auteur. Cette sculpture est un chef-d’œuvre. D’ailleurs, d’autres amateurs l’avaient évidemment remarquée. J’ai dû mener pour elle une vraie bataille d’enchères », témoigne le collectionneur. Estimée 500 euros, elle a été adjugée à un prix cinq fois supérieur.
Anonyme, bois sculpté, longueur : 58 cm. Ancienne collection du docteur Gaston Ferdière. Adjugé 2 500 euros à Paris. Auction Art, Pierre Cardin et Rémy Le Fur et associés. Le 24 février 2010.

Bataille d’un psychotique
De ce mystérieux dessin de bataille, on ne sait rien, sinon qu’il a été réalisé par un patient psychotique, qu’il provient de la collection du docteur Lafora et date des années 1930. « J’ai aussitôt vendu les deux dessins que j’avais de lui », témoigne Christian Berst, qui a consacré ce printemps une exposition aux collections des psychiatres espagnols Gonzalo Rodríguez Lafora (1886-1971) et Ramón Sarró (1899-1993), sauvées du désastre. « Ils sont d’une telle qualité et d’une telle rareté que j’aurais pu les vendre vingt fois », explique le galeriste.
Sans titre (collection Lafora), vers 1930, crayon de couleur sur papier, 21 sur 23 cm.  Vendu 3 000 euros en mars 2015, galerie Christian Berst, Paris. 

Christian Berst Galeriste

Questions à…

De nombreuses pièces anonymes viennent d’asiles psychiatriques : pourquoi ?
Tout simplement parce qu’on a voulu préserver le secret médical et que les archives ont parfois disparu. Le psychiatre Hans Prinzhorn, par exemple, numérotait les cas d’artistes pour protéger leur identité : ce n’est que plus tard qu’on les a identifiés ! Plus on remonte dans le temps, plus les œuvres anonymes sont nombreuses. On continue aujourd’hui à en découvrir. Dans les hôpitaux d’Amérique du Sud, il y a encore des cartons des années 1950 ou 1960 qui n’ont jamais été ouverts !

Comment détermine-t-on les valeurs marchandes de ces œuvres sans signature ?
On s’attend généralement à ce que leur prix soit peu élevé, car dans le système de l’art, on vend souvent des marques. Là, nous sommes face à des pièces parfois uniques. Nous le déterminons donc en examinant les qualités intrinsèques de l’œuvre, et en les confrontant à d’autres pièces comparables sur le marché. La spéculation est très faible, sauf historicité ou provenance prestigieuse. Le prix est au fond celui que les collectionneurs sont prêts à payer pour une pièce qui les touche.

Galerie Christian Berst, 3-5, passage des Gravilliers, Paris-3e, www.christianberst.com

Outsider Art Fair

Du 22 au 25 octobre 2015. Hôtel du Duc, 22, rue de la Michodière, Paris-2e, outsiderartfair.com

Légende photo

Hôtel du Duc - 22 rue de la Michodière 75002 Paris, France - Photo Outsider Art Fair Paris 2015 : fr.outsiderartfair.com

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°683 du 1 octobre 2015, avec le titre suivant : Les anonymes de l’Art brut

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