Le prix de la lumière, de l’Art déco aux années 1950

Par Armelle Malvoisin · L'ŒIL

Le 2 octobre 2007

La raréfaction des luminaires Art déco tire les prix vers le haut au-delà de la barre des 100 000 euros. Le cap a été franchi cette année pour Royère et sa « Liane » iconique des années 1940. Les créations lumineuses de Serge Mouille pour les années 1950 pourraient lui emboîter le pas dans un futur proche.

Le luminaire joue un rôle essentiel dans la décoration. C’est un objet faisant partie intégrante du décor et, en même temps qu’il répond à une fonction esthétique qui guide l’achat, il a pour but d’éclairer. De sa lumière diffuse, dirigée, indirecte ou tamisée, il sculpte l’espace, met en valeur des lignes et des structures, révèle un décor. C’est un achat important. « La lumière est fondamentale pour créer une ambiance. Elle véhicule des atmosphères. C’est pourquoi les acheteurs y mettent autant d’affect. Ils sont souvent prêts à payer le prix fort pour décrocher la lune, remarque Cécile Verdier, spécialiste en arts décoratifs du XXe siècle chez Christie’s France. En tout cas, le thème est dans l’air… » En effet, l’expert de la maison de ventes et son directeur de département Sonja Ganne projettent de monter à
Paris courant 2005 une vente sur le thème du luminaire, « depuis l’Art nouveau avec la lampe Gallé jusqu’à la fin des années 1990 avec par exemple les créations d’Hubert Le Gall ». L’idée n’est pas nouvelle. Elle a même déjà été lancée chez Christie’s à Londres le 10 mai 2000 à l’occasion d’une vente thématique intitulée « The Light » couvrant cent ans de luminaires et à l’issue de laquelle la moitié des cent lots avait trouvé preneurs. Fabien Naudan, le monsieur design de la maison Artcurial, compte lui aussi faire des luminaires son fer de lance de la saison automnale 2005 avec, à la clé, une vente dédiée à un siècle de création de lampes, lampadaires, lustres, appliques et autres cadres éclairants. Enfin, la prochaine sortie d’un ouvrage sur la question, depuis l’invention de l’ampoule en 1878 jusqu’aux créations d’aujourd’hui, aux éditions Taschen, devrait conforter le public dans ses achats, voire l’orienter. Il est vrai que les modèles référencés dans les livres rassurent les collectionneurs et soutiennent la cote des pièces livrées au marché.

La flambée de l’Art déco
Les collectionneurs d’Art déco savent bien que la hausse des prix est corrélative à la rareté des pièces disponibles sur le marché. « Comme les meubles, le très beau luminaire Art déco est devenu rarissime », insiste Rafaël Ortiz de la galerie Arc-en-Seine à Paris, amateur du travail sculptural
de Giacometti et des créations modernistes de Chareau dont la pièce emblématique reste la « Religieuse », le fameux lampadaire coiffé de ses plaques d’albâtre réalisé à très peu d’exemplaires. « Nous l’avons eu une fois en galerie en 1992. Nous possédons à présent pour la deuxième fois en
vingt ans une variante de la « Religieuse » en petite lampe à poser à 110 000 euros, indique le marchand. Nous avons également eu deux fois entre les mains la lampe « Toutankhamon » en plâtre créée par Alberto Giacometti pour Jean-Michel Frank et inspirée de la découverte archéologique de la tombe royale par Howard Carter en 1922. Ce petit bijou vaut environ 130 000 euros. Si aujourd’hui elle passait en vente publique, on serait tous fous pour l’avoir. » Les luminaires rares vendus aux enchères font l’objet d’un combat féroce entre marchands et particuliers. Les prix flambent. Cheska Vallois était sous-enchérisseur pour l’une des plus belles pièces de Ruhlmann qui a réalisé le record du monde pour une lampe de créateur : une lampe d’un mètre de hauteur en bronze argenté et abat-jour en perles de verre, estimée au plus haut 120 000 dollars (94 200 euros), s’est envolée à 421 900 dollars (331 100 euros) le 15 juin 2004 chez Christie’s à New York. Au même moment, le Metropolitan Museum organisait une exposition sur ce génie de l’Art déco, ce qui n’est pas étranger à l’établissement de telles valeurs. C’est avec beaucoup de regret que le 27 octobre à Paris chez Christie’s, le marchand Willy Huybrechts a laissé partir pour près de 100 000 euros, en faveur d’un collectionneur européen acharné, une paire de rares lampadaires de 1936 par Marc Du Plantier en laiton doré, ceux-là mêmes que le galeriste avait vendus quelques années plutôt à un amateur américain. Pour les rarissimes luminaires en métal d’Eckart Muthesius qui éclairaient le palais du maharaja d’Indore, grand amateur de modernisme, les professionnels ne peuvent pas toujours suivre lorsque les quelques richissimes collectionneurs de la planète voulant tout rafler se déchaînent en salle des ventes. Ce fut le cas le 3 décembre 2002 chez Sotheby’s à Paris pour une paire d’appliques murales en métal réalisée vers 1930 à la provenance convoitée d’Indore et qui fut finalement emportée par un collectionneur français pour la coquette somme de 313 750 euros.

Ruhlmann, Chareau, Le Chevallier...
Grandes signatures obligent, le prix d’une très belle lampe flirte avec la valeur d’un meuble d’un même créateur. « On peut se passer d’un siège, mais pas de lumière, souligne Cheska Vallois. Or les beaux luminaires se font rares. » Dans sa galerie, l’une des plus prestigieuses enseignes parisiennes, il faut compter en moyenne 50 000 euros pour une belle paire d’appliques Ruhlmann. Pour un lampadaire de premier ordre, le ticket d’entrée démarre à 150 000 euros. Et lorsqu’on ne trouve pas son bonheur, d’heureux mariages sont possibles. « J’ai vendu des luminaires de Rateau dans un décor Ruhlmann, ce qui aurait été possible également avec Dunand. Tout comme on peut éclairer un univers de Chareau par du luminaire de Jean-Michel Frank et vice versa », explique la galeriste. Le marchand parisien Denis Doria ne jure que par les artistes de l’UAM (Union des artistes modernes). Son goût pour le modernisme l’a mené à préférer les pièces de métal et d’albâtre de Chareau dont il est le spécialiste. À partir de 15 000 euros pour une paire d’appliques simples jusqu’à plus de 400 000 euros pour une « Religieuse » (ce qui équivaut au prix d’un beau meuble de Chareau en pièce unique comme une enfilade par exemple). Il présente également les créations d’architectes-décorateurs signées de Mallet-Stevens, Eileen Gray, Desny, Perzel, Marc Erol, Jean Boris
Lacroix, Herbst ou encore Buquet (l’inventeur de la lampe orientable en métal chromé à balancier adoptée par tous les ensembliers de l’époque). En outre, le marchand a accompli un travail important autour de l’œuvre de Jacques Le Chevallier, « celui de faire la cote de ce grand créateur de luminaires, actuellement présent dans tous les musées internationaux. Pendant vingt ans, j’ai acheté toutes ses lampes qui passaient en vente publique ». Elles valent désormais entre 30 000 et 50 000 euros pièce, « le prix de la reconnaissance ». Deux sphères éclatées (la pièce d’inspiration cubiste la plus prisée de Le Chevallier) ont ainsi été adjugées 42 300 et 47 000 euros chez Christie’s à Paris le 26 novembre 2003. Le catalogue raisonné de l’artiste par la galerie Doria (sortie prévue en 2005) devrait parachever ce travail de reconnaissance.

...Rateau, Frank, Perzel, Printz

Dans un marché qui récompense avant tout le génie créatif, la cote de nombreux artistes d’Art déco est en pleine forme, à l’instar de celle d’Armand Rateau dont on a pu voir le travail raffiné pour Jeanne Lanvin sur le stand de la galerie Vallois à la Biennale des antiquaires 2004 (cf. L’Œil n° 561). Ses prix aux enchères se sont emballés depuis deux ans. Il est apparu peu de choses sur le marché, d’où la progression des prix. Le 20 mai 2003 à Paris chez Christie’s, deux lampes de table composées d’une base en bronze représentant quatre fennecs estampillée Rateau et supportant un large vase en albâtre, ont pulvérisé leur estimation de 55 000 euros pièce en atteignant 261 250 et 272 250 euros. Les provenances prestigieuses donnent souvent des coups de pouce aux enchères. Chez Artcurial cette année par exemple, plusieurs lots de Jean-Michel Frank, provenant de la famille du designer, sont partis à des prix très élevés, jusqu’à 135 930 euros pour un lampadaire estimé dix fois moins. Une lampe de bureau signée Buquet issue de la collection Lagerfeld et dispersée à Paris le 15 mai 2003 chez Sotheby’s a fait 16 800 euros. Le cas de la maison Perzel peut être déroutant car certains modèles courants de lampe sont volontairement édités en continu depuis plus de soixante-dix ans. Cela incite le collectionneur à acheter plutôt des pièces qui ne sont plus rééditées. « Pourtant il y a un vrai marché pour les luminaires Perzel anciens même les modèles qui sont toujours édités aujourd’hui car ils diffèrent des pièces récentes. Les matériaux ont changé. À système identique, forme et taille égales, la lampe d’époque sera en cuivre à patine doré (contre l’actuelle en métal chromé ou nickelé) avec deux boutons en Bakélite noir et blanc qui n’existent plus au profit d’une poire en plastique qui sert à allumer et éteindre aujourd’hui », défend le marchand Willy Huybrechts par ailleurs grand prescripteur de mobilier de Printz.
Ce dernier décorateur, qui se négocie à partir de 20 000 euros pour une petite lampe à poser jusqu’à 150 000 euros pour un modèle rare de lampadaire, connaît des prix particulièrement soutenus aux enchères. Pour preuve, une paire de lampadaires avec un fût cylindrique en acajou et bagues
en cuivre, a été vendue 115 000 euros au marteau chez Tajan le 26 novembre 2002.

Les années 1940-1950 de Royère, Prouvé, Mouille
Pour les années 1940 et 1950, le marché est dominé par une petite poignée de designers à commencer par Royère. « Il a connu une vraie progression dans sa cote depuis quelques années », indique le spécialiste Jean-Marcel Camard. Depuis l’exposition monographique de l’œuvre du décorateur à la galerie Jacques Lacoste en 1999, puis au musée des Arts décoratifs en 2000, les prix ont grimpé, plus sensiblement pour le lampadaire et l’applique « Liane », ses créations emblèmatiques. « Plus l’exemplaire est compliqué, plus il a de bras, de ramifications, plus les enchères montent », ajoute Jean-Marcel Camard. Près de 90 000 euros ont été enregistrés à Roubaix en novembre 2003 pour le célèbre lampadaire « Liane » et 141 528 euros ont été cédés contre une grande « Liane » (une pièce de commande), chez Artcurial le 28 avril 2004. La palme d’or pour Royère revient à Sotheby’s qui a adjugé le 12 décembre 2003 à New York un spectaculaire lampadaire « Liane » de 2,10 mètres aux six bras entrelacés de la collection Wolfgang Joop pour le prix record de 310 400 dollars (243 500 euros). La provenance de chaque pièce reste le remède pour répondre au problème des fausses lampes de Royère : elles apparaissent depuis trois-quatre ans sur le marché. Productions typiques des années 1950 : de Jean Prouvé, le modèle qu’on appelle « Potence » (plus spécifiquement celui qui provient d’Air France, à Brazzaville au Congo, 1950) et les luminaires de Serge Mouille sont à saisir en vente publique ou chez des marchands tel Patrick Seguin, spécialisé dans le mobilier 1950, ou Pierre Passebon qui propose un large choix de pièces d’arts décoratifs du XXe siècle. Les prix démarrent à 800-2 000 euros pour un modèle simple de lampe Mouille à un bras en bon état de conservation (c’est-à-dire sans manque et avec sa peinture d’origine) en vente publique. La fourchette s’étend de 5 000 à 20 000 euros pour une sélection de pièces de collection chez des antiquaires. « Quant aux pièces exceptionnelles, les prix peuvent monter au-delà de 50 000 euros. C’est le cas pour une rare et belle applique à sept bras de Serge Mouille, une Potence d’Afrique de Jean Prouvé et idem pour un luminaire à hublots de Jean Prouvé que nous exposons en galerie », précise Patrick Seguin qui organise des expositions pour faire mieux connaître ces artistes outre-Atlantique (à la galerie Sonnabend de New York en 2003 et à la galerie Gagosian à Los Angeles en 2004). Les rééditions de Mouille consenties par la fille du designer ne prêtent pas à confusion car elles diffèrent clairement des modèles originaux. Les quelques exemplaires que Mouille a réalisés en aluminium laqué blanc pour Louis Sognot ont un temps laissé sceptiques les collectionneurs tellement attachés au laquage noir des modèles. Et puis finalement, ce travail atypique a fini par être connu et apprécié du public. Il s’échange maintenant à bon prix. Le 17 juin 2004 à New York chez Sotheby’s, 51 000 dollars (40 000 euros) ont été nécessaires pour enlever une grande applique blanche à deux bras de ce pedigree.

A lire

Charlotte & Peter Fiell, 1000 Lights, vol.1 (de 1878 à 1959) et vol. 2 (de 1960 à aujourd’hui), 576 p. chacun, 29,99 euros, trilingue français/anglais/allemand, éd. Taschen, sortie janvier 2005.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°564 du 1 décembre 2004, avec le titre suivant : Le prix de la lumière, de l’Art déco aux années 1950

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