L’Amérique est en tête

La Toile vue des États-Unis

Le Journal des Arts

Le 14 avril 2000

Jusqu’où le commerce de l’art ne croîtra-t-il pas grâce aux potentialités offertes par le Web ? Dès à présent, de nombreux marchands adhèrent à la philosophie d’ouverture et de transparence de l’Internet et commencent à rechercher les sites partenaires les plus souples et les plus appropriés. Certains de ceux qui ont signé des accords d’exclusivité avec Sotheby’s se voient même proposer par d’autres sites de mettre en vente leur marchandise sous une autre identité. Notre partenaire éditorial, The Art Newspaper, a interrogé plusieurs marchands américains sur leur expérience du commerce d’œuvres d’art en ligne.

NEW YORK (de notre correspondante) - C&M Arts, à New York, fait partie des galeries qui se sont associées à Sotheby’s en 1999. Pour son directeur, Alexander Apsis, la société est prête à acheter des œuvres via l’Internet, même si elle ne l’a pas encore fait ; C&M Arts n’a pas davantage proposé d’œuvres sur le web. “Notre volant d’affaires n’est pas considérable. Nous attendons donc de voir comment les choses vont se mettre en place et décider ce qui conviendra le mieux à un environnement on line”. Malgré sa réserve initiale, Alexander Apsis, autrefois à la tête du département Art impressionniste et moderne de Sotheby’s New York, est confiant dans l’avenir des ventes aux enchères d’art sur l’Internet. “Bien qu’elle n’en soit qu’à ses débuts, cette idée est géniale. En faisant signer des milliers de marchands qualifiés, on obtient un volume impressionnant d’œuvres de très haute qualité”. En dépit des scandales qui ternissent actuellement la réputation de l’auctioneer, Alexander Apsis déclare : “Sothebys.com me semble être le site le plus intéressant, celui qui possède le plus grand potentiel”. Il n’exclut pas que C&M Arts se lance à son tour dans le commerce électronique, en créant son site et en organisant ses propres ventes aux enchères. “Autrefois, le défi majeur que devaient relever les marchands était de rendre leurs œuvres et objets d’art accessibles au plus grand nombre. Les gens qui visitent les galeries et achètent des œuvres sont finalement assez peu nombreux. En deux ans, le Net a permis à certaines personnes d’amasser de véritables fortunes, alors qu’elles n’étaient absolument pas issues du marché de l’art. Je pense que les internautes commenceront par acheter des pièces de petit format et pas trop onéreuses avant de s’intéresser à des œuvres plus importantes”.

Selon Stanley Szaro, de la galerie new-yorkaise Lauren Stanley, spécialisée dans l’argenterie, le commerce des arts décoratifs devrait connaître un avenir florissant dans le Cyberspace. Grâce à eBay, ses nouveaux clients achètent aussi bien de Nouvelle-Angleterre que de Nouvelle-Zélande et il a pu ainsi vendre nombre d’œuvres. “J’ai également mis en vente des objets qui ne sont pas prêts de trouver acquéreur. Mais cela nous permet de nous faire connaître sur le Web. Les gens viennent à la galerie après avoir vu notre nom sur eBay. C’est la meilleure publicité que l’on puisse obtenir pour trois dollars !”. Outre eBay, la galerie Lauren Stanley a été sollicitée par la joint venture formée par Sotheby’s et Amazon, mais Stanley Szaro émet des réserves quant à la commission de 10 % prévue pour le vendeur : “Le plus important, c’est d’être sur eBay. Et même là, ce n’est pas évident de vendre quoi que ce soit”. Le manque de garanties offertes par eBay peut s’avérer problématique, aussi bien pour les vendeurs que pour les acheteurs. “Il faut toujours être vigilant. Je me souviens avoir acheté une pièce d’argenterie 1 000 dollars, et j’ai compris que je l’avais payée trop cher... lorsque je l’ai reçue. Le vendeur n’a pas voulu la reprendre”.

Même si elle a passé un accord de partenariat non exclusif avec un site Internet, la galeriste new-yorkaise Lea Freid, de Lombard-Freid Fine Arts, n’est pas entièrement convaincue : “Les gens qui travaillent pour des galeries ou des maisons de vente quittent leur poste pour rejoindre des start-up, tout le monde investit, mais je n’ai toujours pas obtenu de profil type de l’acheteur moyen. Qui sont exactement ces gens qui se connectent ?”. “Nous avons été invités à participer à des projets d’expositions et de ventes en ligne, mais cela ne nous intéresse pas véritablement de vendre nos œuvres sur l’Internet, du moins pour l’instant. Je suis également réticente à abandonner les relations personnelles que nous entretenons avec nos clients. C’est une donnée indispensable du marché de l’art contemporain”.

L’Europe en queue
Fondé par Rachel Meyer et son mari Sean Mast, Circline fait figure de vétéran de l’Internet. Ce portail propose aux antiquaires de vendre à prix fixe des œuvres de très haute qualité, dans une gamme comprise entre 1 000 et 100 000 dollars. Circline prévoit d’étendre son marché aux beaux-arts et aux reproductions d’objets anciens, mais a décidé de ne pas organiser de ventes aux enchères. “Nous avions compris très tôt que le commerce de l’art et des antiquités était fragmenté, et cela correspond parfaitement à la spécificité de l’Internet. On peut se connecter à amazon.com pour acheter des livres, mais on peut aussi sortir faire un tour dans le quartier pour aller chez Borders ou Waterstones. Ce n’est pas le cas pour le marché de l’art. Même dans les grandes villes, on ne peut pas trouver près de chez soi le choix disponible sur la Toile”. Rachel Meyer ne pense pas que les clicks pourront remplacer les galeries traditionnelles, les bricks sur lesquelles s’appuient les sites Internet : “Les marchands doivent pouvoir continuer à vendre comme ils l’ont toujours fait. Les sites web ne contrarient pas ces pratiques, bien au contraire. Les plus grands marchands ont des stocks incroyables. En ligne, on peut plus facilement consulter ses inventaires et les remettre à jour”. “Actuellement, précise-t-elle, les marchands présents sur notre site sont américains à 60 % ; les 40 % restants viennent d’Europe et du reste du monde. En revanche, les acheteurs sont presque tous américains. À terme, nous espérons que 80 % de nos vendeurs viendront de l’étranger, même si nous pensons que 80 % des acheteurs seront toujours aux États-Unis. D’après ce que j’ai pu en voir, le marché de l’art européen s’investit beaucoup plus lentement dans le commerce en ligne.”

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°103 du 14 avril 2000, avec le titre suivant : L’Amérique est en tête

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