Dimanche 25 février 2018

La renaissance des bronzes archaïques chinois

Leur prix progresse depuis le milieu des années 1980 mais à un rythme moins rapide que celui des porcelaines

Le Journal des Arts

Le 7 février 2008

Le marché des bronzes archaïques chinois est très diversifié. Les pièces de qualité moyenne se négocient entre 35 000 et 70 000 francs. Des fourchettes de prix nettement dépassées par les très beaux objets qui partent entre quelques centaines de milliers et plusieurs millions de francs. Le record mondial de la spécialité est détenu par un fanglei, Shang tardif, du début de la dynastie Zhou, adjugé environ 67 millions de francs chez Christie’s New York, en mars 2001.

PARIS - Témoins de la civilisation chinoise naissante et objets depuis bien des siècles de la convoitise des collectionneurs, les bronzes archaïques sont loin d’avoir livré tous leurs mystères. Les plus anciens conservaient l’esprit des défunts pour servir de lien entre les vivants et les morts. Avec le temps, ils assumèrent des rôles rituels, voire utilitaires dans la vie de leurs riches et puissants propriétaires, qui se faisaient enterrer avec leurs trésors. De nombreux bronzes chinois, déterrés lors de fouilles, nous sont parvenus. Les plus recherchés par les collectionneurs datent de la dynastie Shang (de 1600 environ jusqu’à 1111 av. J.-C.), la période “nec plus ultra” étant celle d’Anyang (1370-1111 av. J.-C). On continua à fabriquer de beaux bronzes sous la dynastie Han (206 av. J.-C.-220 de notre ère).

Leurs formes sont multiples. Les plus classiques sont le gu, une sorte de calice ou vase à boisson fermentée (dont un bel exemple, XIIIe-XIIe siècle avant J.-C. figure dans l’exposition “Rituels pour l’éternité” à la galerie Christian Deydier, rue du Bac à Paris, jusqu’au 30 novembre, lire aussi p. 26), le ding un vase de nourriture et le jue, un vase à boisson fermentée. On en trouve dans une fourchette de 150 000 à 600 000 francs. Mais des pièces équivalentes, en mauvais état de conservation ou sans décor, ne valent guère plus de 10 000 francs. Plus difficiles à trouver sont les fanglei, des bronzes aux formes carrées et les juang, des vases verseurs dont les prix peuvent atteindre 15 millions de francs. Les xizun, des vases zoomorphes à boisson fermentée, sont de loin les plus rares. Le grand marchand londonien Giuseppe Eskenazi proposait récemment un xizun en forme de hibou, XIIe-XIe siècle avant J.-C., le seul exemplaire connu dont le prix aurait dépassé 18 millions de francs.

À cette variété de formes s’ajoute une multiplicité de motifs. Parmi les plus anciens, on distingue le masque taotie, un visage fort stylisé, protecteur et symbolique du passage de notre monde à l’au-delà. Viennent ensuite des dessins d’animaux qui hivernent, tels la cigale et le serpent, symboles de résurrection qui s’étendirent par la suite à tous les arts décoratifs chinois. Les bronzes – ornés parfois d’incrustations de métal précieux ou de verre – ne passèrent jamais de mode. Les empereurs eux-mêmes se mirent à les collectionner à partir de la dynastie Han et les faussaires à en faire des copies de toute beauté...

Les prix progressent lentement
“Les bronzes constituent une spécialité bien plus érudite et exclusive que la céramique chinoise, par exemple, souligne le marchand new-yorkais James Lally. Les plus anciens ne comportent pas d’inscriptions mais des signes claniques. Viennent ensuite les pictogrammes, qui évoluèrent en symboles dont certains se rapprochent du chinois contemporain.”

À partir du Xe siècle avant J.-C. environ, ces inscriptions annoncent, par exemple, en l’honneur de quel dirigeant ou pour commémorer quelle grande victoire un bronze a été fondu. Ce qui explique pourquoi, aux États-Unis, certains collectionneurs ont des critères d’ordre esthétique – forme, ciselure, patine –, tandis que d’autres, souvent d’origine chinoise, sont plutôt sensibles aux bronzes en tant que précieux témoins historiques. “On peut acheter un bronze honnête dans une fourchette allant de 5 000 à 10 000 dollars, poursuit Lally. Mais les très bonnes pièces s’échelonnent entre plusieurs dizaines et plusieurs centaines de milliers de dollars. Les prix montent de façon progressive chaque année depuis le milieu des années 1980, mais deux fois moins vite, tout de même, que ceux de la porcelaine chinoise. Aujourd’hui, le ralentissement de l’économie japonaise oblige beaucoup d’entreprises nippones qui avaient formé des collections d’art à se séparer de leurs bronzes. Le cœur du marché se trouve plutôt aux États-Unis.”

Les grandes maisons de ventes s’intéressent, évidemment, à ce secteur du marché. Le record mondial pour un bronze archaïque chinois appartient même à Christie’s New York, un fanglei, Shang tardif, du début de la dynastie Zhou fut adjugé 9,2 millions de dollars le 20 mars 2001. Un prix étonnant, qui s’expliquerait moins par la qualité exceptionnelle de la pièce (à laquelle il manquait son couvercle) que par une bataille féroce livrée par deux collectionneurs enchérisseurs. L’identité du “vainqueur” n’a toujours pas été dévoilée.

“C’était un record fantastique”, commente Philippe Delalande, directeur du département d’arts asiatiques chez Christie’s à Paris. Le marché des bronzes est très fort, surtout pour des modèles connus et répertoriés. Les collectionneurs viennent aussi bien d’Europe que des États-Unis, de la Chine et du Japon. Ils recherchent d’abord la qualité et la rareté, ensuite la provenance, qui a énormément d’importance.

Pas moins de vingt-huit bronzes seront mis en vente chez Sotheby’s Londres, le 14 novembre. Y figureront un ding du XIVe siècle avant J.-C., estimé entre 15 000 et 20 000 livres sterling (165 000 et 220 000 francs environ) et un rare fanglei estimé entre 50 000 et 70 000 livres (550 000 et 770 000 francs environ). Ce qui n’empêche pas que la plupart des bronzes s’achètent, discrètement, chez quelques rares marchands dont Deydier, Eskenazi, Lally et Croës. Bien connue des habitués des grandes foires de New York et de Paris pour le raffinement de ses stands, Gisèle Croës (Bruxelles) note un net regain d’intérêt pour la culture chinoise en général et pour les bronzes en particulier. Une renaissance dont elle situe les prémices à environ trente ans, lorsque le régime communiste commençait à s’ouvrir, et qui peut s’expliquer par des expositions majeures comme “Trésors d’art chinois” au Petit Palais à Paris, en 1973, qui excitèrent les esprits.

“Mes clients se trouvent aussi bien aux États-Unis qu’à Taiwan,explique Gisèle Croës. Ce que je cherche surtout dans un bronze, c’est la qualité de la ciselure, la complexité du décor, et par-dessus tout, la beauté de sa patine. Jusqu’à une date récente, on avait tendance à nettoyer les objets et ainsi à détruire la patine. Pour un très beau bronze, il faut compter entre 400 000 dollars et trois ou quatre millions de dollars. Un million de dollars étant un prix moyen.”

Des faussaires aguerris
L’engouement pour les bronzes et la progression des prix qui s’est ensuivie n’ont pas manqué d’attirer les faussaires. Ce phénomène n’est cependant pas nouveau. Un certain nombre de reproductions de modèles anciens ont été faits au fil des siècles par les Chinois eux-mêmes. Ces faux sont d’une qualité telle que même les experts occidentaux les plus avertis peuvent s’y laisser prendre. Beaucoup furent fabriqués en Chine et au Japon, en particulier à Osaka, dans les années 1920 et 1930. Le métal provenait de bronzes anciens en mauvais état, fondus, la patine d’une savante application d’acides et d’électrolyse. Les faussaires contemporains effectuent, eux, des surmoulages de pièces authentiques et utilisent du bronze moderne, sur lequel ils appliquent une patine prélevée sur des objets anciens. “Les bronzes ? Il vaut mieux se donner du mal et les étudier avant de commencer d’en acquérir”, rappelle prudemment James Lally.

Guide pratique

Acheter
- Galerie Gisèle Croës, Boulevard de Waterloo 54, B-1000 Bruxelles, tél. 32 2 511 82 16
- Christian Deydier, dirige deux galeries, la maison mère à Londres et une succursale à Paris : Oriental Bronzes Ltd., 21 rue du Bac, 75007 Paris, tél. 01 40 20 97 34 Exposition “Rituels pour l’éternité�?, jusqu’au 30 novembre. Oriental Bronzes Ltd. 24A Ryland Road, London NW5 3EH, tél. 44 207 267 53 09 Exposition “Rituels pour l’eternité�?, du 10 au 22 décembre
- John Eskenazi Ltd., Oriental Art/Antique Rugs and Textiles 15 Old Bond Street London W1S 4AX tél. 44 207 409 30 01
- J. J. Lally & Co. Oriental Art, 41 East 57 Street New York NY 10022 tél. 1 212 371 33 80
Voir :
- Le Musée Guimet 6 place d’Iéna 75016 Paris, tél. 01 56 52 53 00
Lire :
- Christian Deydier, Les Bronzes archaïques chinois, Paris, 1995.

La cote des bronzes archaïques chinois

- 67,5 millions de francs, vase à vin rituel fanglei, fin de la dynastie Shang, Christie’s, New York, 22 mars 2001.
- 1,7 millions de francs, vase à vin fanghu, fin de la dynastie des Zhou occidentaux, Christie’s, New York, 22 mars 1999. n 1,7 millions de francs, vase à vin rituel zun, fin de la dynastie Shang, XIIe-XIe siècle avant J.-C., Christie’s, Londres, 15 novembre 2000.
- 654 000 francs, vase tripode ding, dynastie Shang, époque d’Anyang, Drouot, Paris, étude Ferri-Portier, 31 mars 2000.
- 554 000 francs, vase à vin gu, dynastie Shang, époque d’Anyang, Drouot, Paris, étude Ferri-Portier, 31 mars 2000.
- 343 000 francs, vase rituel hu, dynastie Shang, XIIIe-XIIe siècle avant J.-C., Christie’s, New York, 20 mars 2001.
- 337 000 francs, paire de vases tripodes ding, dynastie Shang, Christie’s, New York, 22 mars 1999.
- 225 000 francs, vase à nourriture gui, début de la dynastie des Zhou occidentaux, XIe-Xe siècle avant J.-C., Christie’s, New York, 22 mars 1999.
- 154 000 francs, vase à nourriture gui, début de la dynastie des Zhou occidentaux, XIe-Xe siècle avant J.-C., Christie’s, New York, 22 mars 1999.
- 145 000 francs, paire de vases à vin gu, dynastie Shang, XIIIe siècle avant J.-C., Christie’s, Londres, 15 novembre 2000.
- 137 000 francs, vase rituel zun, fin de la dynastie Shang, Christie’s, Londres, 20 mars 2001.
- 124 000 francs, vase tripode pour cuisson à la vapeur xian, dynastie des Zhou occidentaux, Christie’s, New York, 16 septembre 1998.
- 120 000 francs, vase zun, début de la dynastie Zhou, Paris, étude Poulain-Le Fur, 23 septembre 2001.
- 114 000 francs, vase tripode jue, fin de la dynastie Shang, Sotheby’s, Londres, 20 juin 2001.
- 86 000 francs, vase à libation jue, dynastie Shang, Christie’s, New York, 20 mars 2001.
- 78 000 francs, vase à nourriture gui, fin de la dynastie Shang, Sotheby’s, Londres, 20 juin 2001.
- 52 000 francs, vase rituel pou, dynastie Shang, XIIIe siècle avant J.-C., Sotheby’s, Londres, 14 novembre 2000.
- 52 000 francs, vase rituel à nourriture dou, fin de la période des Royaumes combattants – début de la dynastie Han, Sotheby’s, Londres, 20 juin 2001.
- 47 000 francs, vase à vin rituel gu, dynastie Shang, XIIIe siècle avant J.-C., Sotheby’s, Londres, 14 novembre 2000.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°134 du 12 octobre 2001, avec le titre suivant : La renaissance des bronzes archaïques chinois

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