Vendredi 14 décembre 2018

La mode de l’art extralarge

Par Roxana Azimi · L'ŒIL

Le 23 septembre 2009 - 778 mots

Longtemps réservé aux commandes publiques, le marché des sculptures et installations monumentales s’est développé avec l’ouverture de nouveaux lieux privés.

Avec l’exposition « Chambres d’amis » en 1986, l’ancien directeur du musée d’Art contemporain de Gand, Jan Hoet, avait une idée visionnaire : montrer que l’art le moins domesticable pouvait s’inscrire dans la sphère privée. Les décennies suivantes lui ont donné raison. En juin dernier, le collectionneur François Pinault inaugurait à Venise la Pointe de la Douane, réceptacle des œuvres titanesques de sa collection. Un an plus tôt, c’est le collectionneur Christian Boros qui inaugurait en grande pompe le bunker berlinois qu’il avait acheté pour abriter des pièces titanesques d’Olafur Eliasson ou Anselm Reyle.

Les foires donnent la mesure
Au fil des ans, la Biennale de Venise est devenue le territoire de jeu et de chasse des collectionneurs. En 1999, le collectionneur Martin Z. Margulies y a acheté l’immense installation embaumant d’épices d’Ernesto Neto. Cette année, plusieurs privés ont passé commande auprès de la galerie Tanya Bonakdar pour obtenir une autre version de la grande résille arachnéenne de Tomas Saraceno. On l’aura compris, les particuliers ne se laissent plus refroidir par les questions d’échelle. « Le rapport à l’objet est différent quand on domine la pièce ou quand on est dominé. Les gens aiment être physiquement happés », observe Lorenzo Fiaschi, codirecteur de la galerie Continua en Italie. Créée en 1999, la section Art Unlimited de la Foire de Bâle constitue un bon baromètre de l’intérêt croissant pour ces œuvres XXL. « Les privés ont même tendance à avoir plus de moyens que les institutions et la barrière psychologique et physique s’est érodée cette dernière décennie », précise Marc Spiegler, codirecteur de la foire. Les œuvres exposées sur Art Unlimited agissent souvent comme des produits d’appel, donnant un coup de projecteur sur le travail d’un artiste. Suivant l’exemple bâlois, la Fiac orchestre depuis 2006 un parcours de sculptures aux Tuileries. La première année, les collectionneurs Daniel et Florence Guerlain y ont acheté une sculpture de Franck Scurti auprès de la galerie Anne de Villepoix. De son côté, la galerie Jérôme de Noirmont a cédé à la société Venteprivée.com deux grands sumos fuchsia de David Mach. Parfois les amateurs effectuent des achats indépendamment de l’espace dont ils disposent. Ainsi Martin Margulies a-t-il parfois acheté des œuvres qu’il n’a pu installer que dix ans plus tard. Entre-temps, certains n’hésitent pas à mettre ces pièces volumineuses en dépôt dans des musées. Si les installations peuvent sembler encombrantes, que penser des performances, immatérielles au possible ? Malgré tout, celles de l’Allemand Timo Sehgal sont devenues des musts. Leur protocole d’achat se révèle pourtant rocambolesque. Celui-ci s’effectue sous le contrôle d’un notaire et de témoins choisis par les acquéreurs. Après un discours où les clauses sont énoncées oralement, l’artiste est payé en espèces, sans trace écrite de la transaction.

Des prix tout aussi XXL
Les commandes publiques et privées vont aussi bon train. Celles de la société Unilever pour la Tate Modern sont quasiment toutes mémorables. Avec un bonheur versatile, l’État français a fait de la commande publique un axe majeur de sa politique culturelle. Le carrosse facetté de Xavier Veilhan au château de Versailles a été produit par le Centre national des arts plastiques. Plusieurs manifestations comme « Estuaire » à Nantes ou « Evento » à Bordeaux confirment le goût institutionnel pour les œuvres hors norme. Avec l’appétit, viennent les prix, en hausse constante. La galerie Continua propose ainsi une très grande pièce de Chen Zhen pour 1,5 million d’euros. Les sculptures d’extérieur connaissent quant à elles une vraie plus-value. Une Nana de Niki de Saint Phalle que la galerie JGM vend aujourd’hui autour de 2,5 millions d’euros se contentait de 500 000 euros voilà quinze ans. Un grand Anish Kapoor peut friser les 10 millions de dollars tandis qu’un spécimen de six mètres de haut de Tony Cragg se négocie autour de 2,5 millions d’euros. Néanmoins, sculptures monumentales et installations ne sont pas à l’abri de la crise. La mode est au low profile, un concept qui ne sied pas aux pièces de grande taille…

Repères

Monumenta
Initiée en 2007, cette opération confie à un artiste la nef gigantesque du Grand Palais. Après Anselm Kiefer et Richard Serra, ce sera au tour de Christian Boltanski de relever le gant en 2010.

Unilever series
La société Unilever a engagé 1,25 million de livres sterling en 1999 dans un programme quinquennal de mécénat en faveur d’installations déployées à la Tate Modern.

Exposition universelle de Shanghai
En 2010, les autorités chinoises vont débourser 3 millions d’euros pour une exposition de sculptures monumentales mettant en scène une quarantaine de pièces d’artistes chinois et occidentaux.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°617 du 1 octobre 2009, avec le titre suivant : La mode de l’art extralarge

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