Art contemporain

La dure loi coréenne

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 9 juin 2006 - 560 mots

Les galeries françaises sont rentrées bredouilles de la foire KIAF.

SÉOUL - Pour qui connaît le dynamisme de la Corée du Sud, la cinquième édition de la foire d’art contemporain KIAF, du 26 au 30  mai, a surpris par son atonie tant esthétique, économique que mondaine. Le vernissage s’est ainsi résumé à un maigre cortège d’officiels, au grand dam des huit exposants français menés par le galeriste Jean Brolly (Paris).
Lesté d’œuvres kitsch et maniéristes, le salon n’a rien laissé entrevoir de l’avant-garde coréenne, excluant par là même vidéos et installations. Il n’a même pas dédié d’espaces à la présentation des deux Biennales, de Busan et Gwangju, prévues à l’automne. « Les acheteurs coréens sont portés sur les tableaux et les photos, pas du tout sur les sculptures et encore moins sur la vidéo, remarque la critique d’art Ayrung Kim. Mais ils vont vite. Voilà encore cinq ans, ils ne s’intéressaient pas à la photo. » La peinture sous toutes ses coutures a naturellement fait florès, comme en témoigne la vente de six tableaux de Philippe Cognée par la Johyun Gallery (Busan). Un exploit que n’aurait certainement pas réussi une enseigne hexagonale, moins introduite dans le tissu des collectionneurs locaux. Les marchands Michael Schultz (Berlin) et Leo Koenig (New York) furent plus chanceux que leurs confrères français, rentrés bredouilles. Exposant pour la quatrième fois, Michael Schultz a cédé sans coup férir une toile de Seo et deux autres de Römer Römer à des collections d’entreprise. Leo Koenig a, quant à lui, vendu une peinture de Norbert Bisky à la collection Samsung. Leur marchandise épouse il est vrai le mainstream. La collection Samsung se compose ainsi de totems du marché, entre la photo Montparnasse d’Andreas Gursky et l’armoire à pharmacie de Damien Hirst.
Pour l’heure, les Coréens abordent l’art par une lorgnette spéculative ou décorative. Cette dernière approche était visible dans l’exposition « Living Room », organisée au même moment au Daelim Contemporary Art Museum, à Séoul. Celle-ci présentait les intérieurs reconstitués de six collectionneurs, dont deux marchands et deux décorateurs. Les œuvres déployées répondaient davantage au souci de décoration qu’à celui de collection. La forte présence de mobilier scandinave et français inciterait d’ailleurs à imaginer un secteur design au sein de la KIAF ! On ne s’étonnera donc pas que Philippe Jousse (Paris) ait vendu sur la foire plusieurs pièces de Jean Prouvé, créateur au demeurant exposé l’an dernier à Séoul.

Confusion des rôles
Les professionnels locaux semblent pour leur part moins préoccupés d’art que de fonds d’investissement. L’ultralibéralisme actuel étonne d’autant plus que ce pays s’était calé jusque-là sur le modèle français. Les Fonds régionaux d’art contemporain (FRAC) avaient ainsi ouvert la voie à de nombreux musées régionaux en Corée. « Ici comme en France, les fonds publics permettent de faire vivre les artistes, mais ne parviennent pas à les imposer sur le plan international », observe Yoo Jin-sang, conseiller artistique de la galerie Kukje (Séoul). Or les marchands coréens veulent eux aussi goûter à l’inflation des prix dont profitent leurs voisins chinois. Du coup, certaines galeries achètent des œuvres et les mettent aussitôt en vente publique sans effectuer le travail de soutien que réclament les créateurs. Les deux puissantes enseignes de Séoul, Hyundai et Gana, ont ainsi ouvert chacune une maison de ventes pour forger des cotes factices pour leurs créateurs. Une confusion des rôles à long terme préjudiciable.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°239 du 9 juin 2006, avec le titre suivant : La dure loi coréenne

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