Galerie

Dennis Oppenheim, éclectique par nature

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 25 juin 2020 - 840 mots

PARIS

Rarement exposé, l’œuvre de l’Américain Dennis Oppenheim témoigne d’une pratique artistique multiple empreinte de land art et interrogeant la fabrication même de l’œuvre d’art. Des pièces emblématiques de son travail sont exposées à la Galerie Mitterrand.

Dennis Oppenheim, Whirlpool - Eye of the Storm, 1973, photographie couleur, photographie noir et blanc, texte, 220 x 500 cm. © Dennis Oppenheim Estate, Galerie Mitterrand, Photo Aurélien Mole
Dennis Oppenheim, Whirlpool - Eye of the Storm, 1973, photographie couleur, photographie noir et blanc, texte, 220 x 500 cm.
Photo Aurélien Mole
© Dennis Oppenheim Estate, Galerie Mitterrand

Paris. Il y a peu d’œuvres dans cette première exposition de Dennis Oppenheim (1938-2011) à la Galerie Mitterrand. Mais comme elles se composent, pour certaines d’entre elles, de plusieurs éléments et qu’elles sont parfaitement exemplaires du travail de l’artiste, on a l’impression qu’il y en a beaucoup plus.

Montée avec l’estate (autrement dit avec son épouse, Amy, âgée de 75 ans et installée à New York) que représente dorénavant la Galerie Mitterrand, l’ensemble réuni a d’autant plus l’allure d’un événement, qu’exception faite d’une seule œuvre montrée à la Galerie Pièce Unique en 2006, il n’y avait pas eu d’exposition en galerie à Paris depuis celle d’Yvon Lambert en 1977 ! Quant aux institutions françaises, le dernier solo show a eu lieu à l’été 2011 au Musée d’art moderne de Saint-Étienne Métropole, sous la houlette de Lorand Hegyi, alors directeur du lieu, soit quelques mois après la mort de l’artiste survenue en janvier de cette année-là, mais qui avait entièrement pensé et préparé sur place sa scénographie.

Datées de 1973 à 2008 – soit 35 ans de travail –, les pièces ici sélectionnées couvrent presque toute sa carrière et sont emblématiques de ses différentes étapes et de ses nombreuses pratiques, aussi bien le land art, le body art, l’art conceptuel, la vidéo, la sculpture, l’installation, le dessin. Ainsi Whirlpool - Eye of the Storm (1973, voir ill.), exemplaire unique, véritable pièce de musée, est l’archétype de sa période « Earth art », dont il fut l’un des pionniers aux côtés de Robert Smithson, Michael Heizer, Walter De Maria ou encore le récent défunt Christo et Jeanne-Claude. Composée de sept photos, elle montre tout le processus de réalisation d’une intervention éphémère ayant eu lieu dans le désert du lac El Mirage en Californie. Les trois premières images montrent une spirale vue du sol, réalisée par un avion. Tel un dessin en plein ciel, elle est commandée au pilote par l’artiste grâce à un talkie-walkie. La quatrième, dans un registre topographique, indique en noir et blanc le lieu de l’intervention ; et la cinquième, juste en dessous donne le descriptif factuel et protocolaire de l’œuvre, dans un esprit conceptuel à la manière de Joseph Kosuth. Les deux dernières images montrent l’œuvre terminée avec le dessin complet du vortex vu du ciel – d’un autre avion –, puis du sol. Une œuvre, deux disciplines – la performance et la photographie –, deux mouvements artistiques et un résumé parfait de son travail à un moment donné de sa carrière. Qui dit mieux ?

Des œuvres entre architecture et sculpture

La nature, mais en version bourdonnante et plus politique (l’oppression sociale), est également au centre d’une œuvre moins connue que la précédente, Bee-hive (Volcano) datée 1978-1989, composée de quatre ruches en verre soufflé de différentes couleurs et d’un haut-parleur qui diffuse le son des abeilles. Les rapports entre sculpture et nature se poursuivent ensuite, mais cette fois dans des jeux entre architecture et sculpture avec Architectural Cactus #12 (2008) qui, comme son titre l’indique, évoque un immense cactus d’environ 3 mètres de hauteur, construit en aluminium, avec une grille et des panneaux de toiture, et qui hybride le monde industriel, mécanique et celui des plantes pour les faire dialoguer. Même s’ils ont un tout autre sujet – une coiffe et une mâchoire –, les deux dessins qui sont des études pour des sculptures témoignent de la formidable façon qu’a Oppenheim d’arrimer une figure dans l’espace avec quelques coups de pastels et de crayons rapides. Pensés comme des projets de formes en volume, ces papiers sont à la fois des œuvres à part entière et un bel avant-goût de leur réalisation dans un second temps.

On l’aura compris, en quelques œuvres seulement, l’exposition arrive à donner parfaitement l’esprit de la démarche d’Oppenheim qui, à première vue éclectique et disparate, a néanmoins toujours tourné autour de quelques thèmes majeurs, comme le processus de fabrication d’une œuvre, l’intervention de l’artiste dans la nature et dans l’environnement, le rapport au temps et au corps, à l’exemple de la forme organique de la petite sculpture maquette de piscine, Exposed Kidney Pool (1996).

De 13 000 dollars pour un dessin à 250 000 pour le cactus, les prix sont tout à fait raisonnables pour un artiste historique. Car, si l’on voit régulièrement des dessins, des éditions, des multiples passer par les ventes aux enchères, celles-ci présentent très peu de pièces pour l’extérieur et de la taille de ce cactus de 3 mètres de haut. À titre d’exemple, le prix record pour une sculpture d’un peu plus d’1 mètre de hauteur est de 100 000 dollars. Il faut en outre souligner qu’il y a peu de pièces importantes sur le marché puisqu’elles sont déjà soit dans des musées, soit dans l’espace public pour les commandes, soit gardées au chaud dans des collections privées, ou comme celles-ci dans sa succession.

Dennis Oppenheim,
jusqu’au 1er août, Galerie Mitterrand, 79, rue du Temple, 75003 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°548 du 19 juin 2020, avec le titre suivant : Dennis Oppenheim, éclectique par nature

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