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Beirut Art Fair - L’art de conjurer les menaces

Beirut Art Fair ravive la scène artistique libanaise et conjure la montée des périls dans la région

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 2 octobre 2013 - 1050 mots

BEYROUTH / LIBAN

En venant nombreux à la 14e édition de la foire régionale, les Beyrouthins ont voulu exorciser le conflit syrien qui pourrait s’étendre chez eux.

Beyrouth - Le détachement de policiers en tenue de combat rendant les honneurs au ministre de la Culture venu inaugurer la quatrième édition de Beirut Art Fair (BAF) n’avait rien d’incongru dans une ville quadrillée par l’armée et qui semblait soulagée après l’accord russo-américain sur les armes chimiques de Bachar Al-Assad et la suspension des frappes occidentales. Le soulagement se mesurait à la forte affluence le soir du vernissage. Il faut dire que depuis la guerre civile de 1975-1990, les Libanais ont développé une forte propension à profiter intensément de tous les moments festifs. Ne manquaient que les deux artistes français invités, Fabien Verschaere et Philippe Pasqua, qui devaient réaliser des performances et installations et avaient annulé leur venue au dernier moment. Contrairement à ce que pourrait laisser croire un grand tableau d’A. R. Penck qui accueille le visiteur à l’entrée, BAF n’est pas une foire centrée sur l’Occident comme le sont ses consœurs d’Abou Dhabi et de Dubaï. Elle ambitionne plutôt de montrer la création régionale plus ou moins émergente, comme en témoigne en premier lieu l’origine géographique des exposants. Vingt-six des trente-sept galeries de la section principale viennent en effet du Moyen-Orient et majoritairement du Liban (22) tandis que les sept galeries françaises présentent surtout des artistes régionaux. Il y est difficile de distinguer classiques et modernes, car la peinture abstraite ou expressionniste domine dans la plupart des stands. C’est particulièrement éloquent à la galerie Guiragossian qui, aux côtés de Paul (1926-1993) – un des maîtres de la peinture libanaise du XXe siècle dont les œuvres peuvent atteindre 250 000 dollars aux enchères –, expose les travaux de ses trois enfants également artistes et qui ne peuvent nier leur paternité stylistique. C’est tout aussi vrai à la galerie Janine Rubeiz, une des plus anciennes galeries de Beyrouth où le quadrillage sur papier japonais (10 000 $) de Huguette Caland (née en 1931) n’a rien à envier à la modernité des travaux des jeunes artistes libanais qui lui faisaient face.

Une vitrine des artistes régionaux

Le grand mérite de cette foire est de ne pas être « hors-sol » comme le sont la plupart de ses consœurs. On y retrouve plus qu’ailleurs l’écho des conflits et tensions de la région. Certes les œuvres n’ouvrent pas une nouvelle page de la création artistique du XXIe siècle, mais elles sont sincères ou semblent l’être. Partout des armes, comme cette kalachnikov chez le Syrien Fadi Al-Hamwi à la galerie Samer Kozah, ou le keffieh, symbole de la résistance palestinienne, un des enjeux des conflits régionaux, à l’origine de la guerre civile libanaise. Il couvre la tête des jeunes Palestiniens dérisoirement armés du Syrien Houmam Alsayed à la galerie Mark Hachem, alors qu’il étouffe le visage d’une femme assise dans un tirage photographique (1 500 $, vendu) du jeune Libanais Sabyl Gousshoub à la  Galerie Lanoë (France). Toujours chez Mark Hachem, les montages photographiques du Palestinien Mohammed Al-Hawajry combinent tableaux de Chagall ou Dali avec des images tirées de la réalité quotidienne palestinienne. Plus subtiles, sont les deux photos esthétisantes de Talibans dépravés, bien loin de l’image que l’on se fait de ces « étudiants en religion » d’Aman Mojadidi, Américain d’origine afghane (né en 1971) de la galerie française Nikki Diana Marquardt. Retour à la peinture avec la série de douze œuvres sur papier de Manuella Guiragossian (1 200 $ chacune, cinq vendues le premier jour) dont l’une d’elle s’intitule Shall I stay or shall I go, la question que se posaient ces jours-ci de nombreux Libanais (fortunés). Au centre de l’unique hall, se déploie une section Asie du Sud-Est où chaque galerie n’expose qu’une ou deux pièces. Si la qualité des œuvres est souvent supérieure à celle du reste de la foire, cette section dilue inutilement l’identité de la foire de Beyrouth. Elle sert en fait de mise en bouche pour une nouvelle foire que l’organisatrice de BAF, Laure d’Hauteville va lancer en novembre 2014 à Singapour, venant mordre sur les plates-bandes de l’Art Stage Singapore de Lorenzo Rudolf qui se tient généralement en janvier. Courir deux lièvres à la fois est un pari risqué pour les organisateurs qui doivent aussi consolider le positionnement de l’édition beyrouthine et « hausser le niveau » comme le réclame Nadine Begdache de la Galerie Janine Rubeiz. Hausser le niveau et augmenter le panier moyen, car les deux premiers jours, ce sont surtout les pièces entre 1 500 et 3 000 $ qui ont été vendues. Il est vrai que, comme à Abou Dhabi, les acheteurs reviennent souvent négocier à la fin de la foire.

Entre les foires occidentales et les foires asiatiques émergentes, il y a de la place pour un grand salon-vitrine de la création d’après 1945 au Moyen-Orient. Beyrouth Art Fair a tous les atouts pour être celui-ci.

Nos années de guerre

« La mariée sur la photo c’est moi », explique Katya Traboulsi la commissaire de l’exposition « Generation War » un peu à l’étroit au milieu de la foire. « Nous attendions une accalmie pour nous marier, mon ami le photographe Roger Moukarzel a ramené tous ses confrères présents auparavant pour les obsèques de l’ambassadeur d’Espagne, d’où ma surprise sur la photo en les découvrant à la sortie de ma maison, c’était inattendu ». Cette photo a fait le tour du monde grâce à Paris Match comme beaucoup de celles des six photographes reporters libanais nés dans les années 1960 et qui se sont retrouvés pour l’occasion. « C’est la première fois qu’est montrée à Beyrouth une exposition collective de photographies sur les années de guerre. » Ce sont moins des scènes de combat que l’on voit sur les clichés que des traces d’humanité teintées d’humour dans une ville ravagée par la pire des guerres, la guerre civile où chacun tente de garder un peu de normalité. Georges Azar, Patrick Baz, Aline Manoukian, Samer Mohdad, Jack Dabaghian et Roger Moukarzel, ont tous depuis quitté le journalisme de guerre et beaucoup se sont installés hors du Liban. Paradoxalement, ils gardent tous un sentiment ambigu sur ces années terribles, les horreurs de la guerre bien sûr, mais aussi une certaine nostalgie sur leur jeunesse de tous les possibles.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°398 du 4 octobre 2013, avec le titre suivant : Beirut Art Fair - L’art de conjurer les menaces

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