Ventes publiques

Artnet, 30 ans, atteint l’âge de raison

Par Frédéric Therin, correspondant à Munich · Le Journal des Arts

Le 3 janvier 2020 - 1261 mots

En dépit des tempêtes, la plateforme en ligne consacrée au marché de l’art semble avoir créé un modèle pérenne, grâce à la diversification de ses activités : base d’adjudications, site d’information, enchères, catalogue des galeries.

Hans Neuendorf et son fils Jacob Pabst. © Artnet.
Hans Neuendorf et son fils Jacob Pabst.
© Artnet

Berlin. Le pari de Hans Neuendorf pouvait paraître fou. En voulant donner un peu de transparence au monde opaque du marché de l’art, cet entrepreneur, qui a financé ses études universitaires à Munich en revendant à des collectionneurs allemands des reproductions d’œuvres de Pierre Soulages, Alfred Manessier, Julius Bissier et Oskar Kokoschka achetées à Paris, s’est fait plus d’un ennemi. Les marchands d’art n’ont pas ménagé leurs efforts pour provoquer sa perte. En lançant en 1989 un site d’information spécialisé dans l’art, il s’est attiré la colère des médias spécialisés. Sa plateforme, qui permet aux galeries de montrer les œuvres figurant dans leur catalogue, fragilise de nombreuses enseignes tandis que son site de vente aux enchères en ligne perturbe les « grandes maisons » de la place. Ajoutés à cela des soucis fréquents de financement, l’assaut non souhaité d’un oligarque russe et deux krachs boursiers qui ont failli précipiter sa disparition, et l’on comprend pourquoi la survie d’Artnet peut sembler relever du miracle.

Une activité en nette progression

Tel le phénix, l’entreprise allemande qui emploie cent trente salariés sur ses trois sites à Berlin (son siège social), à New York et en Grande-Bretagne, parvient périodiquement à renaître de ses cendres, mais son parcours n’a pas un long fleuve tranquille. « Ça ne s’est jamais très bien passé, reconnaissait récemment, dans un entretien accordé à son propre site, le fondateur octogénaire d’Artnet. Je me suis lancé beaucoup trop tôt et j’ai confondu la vision avec la réalité. J’ai toujours pensé que le succès n’était pas loin. Vous espérez qu’il arrivera demain, puis le lendemain encore. Et vous continuez ainsi de jour en jour. »

Son fils, Jacob Pabst, qui a hérité de la direction générale du groupe familial en 2013, est plus optimiste. « Trois décennies après la fondation d’Artnet, notre position dans l’industrie n’a jamais été aussi forte, se vante l’entrepreneur. La popularité grandissante des ventes aux enchères en ligne et la demande sans cesse croissante d’informations et d’analyses de haute qualité vont encore faire progresser notre activité. » Les chiffres semblent lui donner raison.

L’année dernière, la société a enregistré un chiffre d’affaires sans précédent de 21,6 millions de dollars (19 M€), contre 20,7 un an plus tôt. Mieux encore, son résultat d’exploitation a plus que doublé, passant de 400 000 dollars en 2017 à 900 000 en 2018. Des résultats qui plaisent à la Bourse de Francfort où l’entreprise est cotée, puisque après son plus bas cours, à 1,46 euros en 2015, l’action oscille aujourd’hui autour de 3,50 euros.

Sa base de données, qui détaille les prix de plus de 12,5 millions d’œuvres de 320 000 artistes vendues aux enchères par 1 800 maisons de ventes depuis 1985, représente encore sa principale source de revenus (7,66 M$). Sa plateforme lancée en 1995, qui relie près de 3 000 galeries aux collectionneurs du monde entier en présentant en ligne plus de 170 000 œuvres de 35 000 artistes, a généré plus de 5 millions de dollars de recettes en douze mois. Son site d’informations Artnet News attire, quant à lui, un nombre important d’annonceurs pour un chiffre d’affaires de 4,49 millions de dollars l’an dernier.

Les ventes en ligne bénéficiaires

Et pour la première fois depuis son lancement en 2008, son site de ventes aux enchères, qui a enregistré, lors du dernier exercice, un chiffre d’affaires de 4,07 millions de dollars, a généré des bénéfices grâce notamment à la hausse de 9 % du prix moyen de ses lots qui dépasse aujourd’hui 14 000 dollars. « La flambée des tarifs des reproductions a profité aux sites de ventes sur Internet », constate Stefanie Utz, la cofondatrice du Musée d’art contemporain et urbain de Munich. « En revanche, je n’achèterai pas personnellement des œuvres originales, car ce n’est pas sur un écran que je peux constater si une toile me parle ou non. »

Tous les collectionneurs ne semblent pas de cet avis. L’an dernier, une peinture de de l’artiste néo-expressionniste Eric Fischl, The Visit 1 (Originally the Oracle) [1981], a en effet été vendue pour 525 000 dollars sur Artnet Auctions. Il s’agit du deuxième prix le plus élevé jamais atteint sur le site après le tableau intitulé Flowers d’Andy Warhol qui a été adjugé pour 1,3 million de dollars en 2011. « Je ne pensais pas que cette activité allait marcher, mais je dois avouer que je me suis trompé, reconnaît Bill Fine, le président d’Artnet. Les ventes en ligne devraient même être notre plus importante source de croissance dans les années à venir. »

La société allemande a toujours joué le rôle de trublion dans le marché de l’art. Sa base de données, qui reprend les résultats des enchères dans des maisons de ventes du monde entier, a provoqué une levée de boucliers, chez Sotheby’s et Christie’s en particulier, lesquels ont tenté, avec l’aide de leurs avocats, d’empêcher cette initiative. « Les marchands d’art se sont également opposés à ce projet au début, car ils ne souhaitaient pas la transparence des prix, se souvient Hans Neuendorf. Ils voulaient continuer d’avancer à l’aveuglette. Nous n’étions donc pas appréciés. »

« Les tensions sont retombées »

Le lancement de la plateforme permettant aux galeries de présenter leurs œuvres sur la Toile a, elle aussi, fait des vagues dans le secteur. « L’essor d’Artnet a fait peur aux marchands et ils ont tenté de riposter en créant, en 1999, la Fédération des associations européennes de galeries d’art, raconte Marek Claassen, le fondateur d’ArtFacts.net. Mais les tensions sont depuis retombées, car le besoin de transparence est aujourd’hui accepté par la majorité des acteurs du marché de l’art. C’est pour cela que la moitié des 6 000 galeries qui ont une certaine importance dans le monde acceptent de montrer leurs œuvres sur Artnet. Il existe toujours une zone grise dans ce secteur, mais elle tend à se réduire d’année en année. » La transparence peut toutefois avoir des effets pervers.

« Les prix exorbitants que l’on voit aujourd’hui n’auraient jamais existé sans notre base de données, reconnaît Hans Neuendorf. Comparer les prix vous donne le courage de payer 10 % ou 15 % de plus et, après une décennie, la valeur d’une œuvre peut ainsi doubler ou tripler. Lorsque Artnet a donné de véritables éléments de comparaison, l’art a pu s’envoler aussi haut qu’il le souhaitait. Je pense donc que les prix excessifs actuels sont probablement de notre faute. » Cette évolution ne plaît pas à l’homme d’affaires allemand. « L’afflux d’argent sur le marché est vraiment dommageable parce que, de nos jours, ce n’est pas la qualité de la peinture qui détermine le prix, mais le prix qui détermine la qualité, regrette l’octogénaire. Vous avez beaucoup de tableaux très, très chers qui n’ont pas beaucoup de valeur, et vous avez de nombreux artistes qui sont complètement sous-estimés parce qu’ils ne sont pas entrés dans cette spirale. » Artnet aurait ainsi créé un « monstre » sans vraiment le vouloir.

Le modèle économique de cette entreprise trentenaire semble toutefois pérenne. « Ses quatre activités lui offrent des sources de revenus différentes, assure Marek Claassen. Artnet est devenu un supermarché de l’art dans lequel on trouve tout. Dans ce secteur, c’est la réputation liée à une œuvre qui justifie sa valeur et cette notoriété s’acquiert avec le temps. Avec trente ans d’expérience, Artnet a, aujourd’hui, cette renommée. Cette société est là pour rester. Après toutes les crises qu’elle a déjà surmontées, elle a démontré qu’elle parviendra à franchir tous les obstacles qui se trouveront sur son chemin. »

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°535 du 13 décembre 2019, avec le titre suivant : Artnet, 30 ans, atteint l’âge de raison

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