Vendredi 22 novembre 2019

L’archéologie à la recherche des sons perdus

Par Marie Zawisza · L'ŒIL

Le 22 novembre 2017 - 1477 mots

Ouvrez bien vos oreilles ! Au Louvre-Lens ou à Versailles, des archéologues du son et des paysages sonores ont restitué musiques et bruits d’antan. Grâce au développement de nouvelles technologies, leur discipline est en plein essor.

Bienvenue à Versailles. Vous montez l’escalier qui vous mène à l’exposition consacrée aux « Visiteurs de Versailles » entre 1682 et 1789. Soudain, les bruits de l’arrivée au château de cette époque viennent frapper vos oreilles. Hennissements et sabots sur le sol, charrettes, voix, cris des animaux de la forêt lointaine !… Ce remue-ménage ressuscité vous fait voyager dans le temps, pour vous immerger dans l’exposition qui s’ouvre en haut des marches, comme si vous vous retrouviez au milieu des visiteurs d’antan. Au Louvre-Lens, ce sont les instruments disparus et les voix des textes antiques qui sont les fils conducteurs de l’exposition de la rentrée, intitulée « Musiques ! Échos de l’Antiquité ». Le propos des huit commissaires, dont la plupart sont aussi chercheurs : faire percevoir et comprendre l’importance de l’art musical dans les sociétés antiques, de l’Orient à Rome, en passant par l’Égypte et la Grèce, du IIIe millénaire avant notre ère jusqu’au IVe siècle après J.-C.

Les prémices d’une discipline au XIXe siècle
En 2014, une exposition au château de Péronne intitulée « Entendre la guerre » présentait, quant à elle, portraits de musiciens de la Grande Guerre, instruments, partitions, archives de spectacles… mais aussi des reconstitutions des bruits du front, de ses musiques et de ses silences parfois terrifiants. Car, dans les laboratoires de recherche et les musées, l’histoire interpelle de plus en plus nos oreilles : c’est ainsi qu’historiens, musicologues, conservateurs de musées, acousticiens, spécialistes des matériaux, informaticiens ou architectes collaborent pour développer une nouvelle discipline, l’« archéologie sonore », qui se donne à entendre dans les expositions au fur et à mesure que la recherche avance.

L’archéologie sonore, une discipline nouvelle donc ? En effet, même si l’intérêt pour la restitution des musiques disparues remonte sans doute au XIXe siècle et aux premières découvertes archéologiques. En 1871, Giuseppe Verdi essaie ainsi d’intégrer des instruments de musique de l’Égypte ancienne dans son opéra Aïda, dont le livret fut rédigé par l’égyptologue Auguste Mariette à la demande du vice-roi Ismaïl Pacha, qui désirait créer un grand opéra pharaonique pour commémorer le percement du canal de Suez. Le hic ? L’objet qui servit de modèle aux trompettes se révélera plus tard être en réalité un support d’autel ! Il n’empêche.

La mode des concerts antiques, sur des instruments du XIXe siècle ou des copies d’instruments antiques réalisées à partir des sources iconographiques ou des vestiges archéologiques, bat son plein. Et, en 1883, sont découvertes les premières inscriptions musicales grecques avec la colonne de Seikilos en Turquie ; quant aux hymnes de Delphes, retrouvés en 1893, ils font l’effet d’une révélation dans toute l’Europe : deux ans plus tard, à Paris, Gabriel Fauré les harmonise, et ils sont chantés par une soprano. Il faut cependant attendre les années 1990 et les « sensory studies » pour que l’organologie – étude des instruments – et les perceptions sonores puissent intégrer véritablement le champ de l’étude historique.

En France, l’historien Alain Corbin publie en 1994 son ouvrage, Les Cloches de la terre : Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes au XIXe siècle, où il explore l’importance de l’environnement sonore dans la construction du tissu social et sa dimension politique. Or, dans ce champ de recherches, le développement rapide des nouvelles technologies ouvre depuis une dizaine d’années de nouveaux horizons aux chercheurs.

Les sons de l’antiquité modelés en 3D
De fait, les nouvelles technologies permettent désormais de reconstituer virtuellement les sonorités d’instruments même très détériorés ou parcellaires. Ainsi, l’Institut de recherche et coordination acoustique/musique (Ircam), en analysant les matériaux et la forme de cinq cornua de Pompéi, cuivres conservés au Musée archéologique de Naples et présentés actuellement au Louvre-Lens, a pu concevoir des copies virtuelles de ces instruments, dont les vestiges, en mauvais état, sont incomplets. En reliant ces instruments virtuels à un modèle d’instrumentiste, prenant en compte ses lèvres et leur interaction avec l’embouchure, les chercheurs ont pu générer des sons dans le logiciel de synthèse et restituer la sonorité de l’instrument et les notes qu’il peut émettre.

Et l’archéologie sonore élargit aujourd’hui le champ de la recherche historique. Ainsi, l’égyptologue Sibylle Emerit, ancien membre de l’Institut français d’archéologie orientale (IFAO) et co-commissaire de l’exposition « Musiques ! » au Louvre-Lens, travaille actuellement avec un architecte, un spécialiste des espaces acoustiques de l’Ircam et un ingénieur 3D sur l’espace sonore du pronaos du temple de Dendara, à 75 km de Louxor, dédié à la déesse de la musique Hathor : celle-ci était vénérée dans cette « salle des fêtes » au son des sistres, colliers-menit, tambourins, harpes et luths, sans oublier diverses expressions vocales.

Diverses inscriptions précises en témoignent. « Les sonorités produites dans le cadre de ces festivités donnent lieu à une mise en scène du pouvoir accompagnée de réjouissances collectives de grande ampleur que l’on aimerait pouvoir mieux appréhender », explique Sibylle Emerit. « Il serait intéressant de comprendre l’incidence des sons sur le culte – par exemple savoir si la musique et les chants produits à l’intérieur de l’enceinte sacrée pouvaient être entendus à l’extérieur par des fidèles à qui l’accès au sanctuaire était interdit, d’autant plus que le chevet du temple de Dendara est orné d’un visage géant et frontal d’Hathor qui était apparemment dévoilé aux croyants afin qu’ils puissent “voir” la déesse. » Grâce à la modélisation 3D de cet édifice particulièrement bien conservé et à des simulations sonores réalisées grâce à des copies conformes des instruments, réelles ou numériques, l’équipe pourra sans doute bientôt répondre à ces questions.

Le son à la croisée des autres disciplines
Mais l’archéologie sonore, si elle permet d’approfondir des connaissances historiques, constitue aussi une autre manière d’aborder l’histoire, de façon sensorielle… et d’en devenir un personnage. Ainsi, la musicologue Mylène Pardoen, qui a réalisé les boucles sonores de l’exposition des « Visiteurs à Versailles », a présenté en 2015, à la Cité des sciences et de l’industrie, une reconstitution des sons du quartier du Grand Châtelet à Paris, au XVIIIe siècle : tandis que nos yeux suivent une carte sur un écran, nos oreilles longent la Seine dont elles perçoivent le clapotis des flots, croisent des bêtes qui vont à l’abattoir et se tendent en passant devant tanneurs ou plumassiers appliqués à leurs ouvrages.

Pour réaliser cette fresque sonore, Mylène Pardoen s’est appuyée sur le plan de Paris du cartographe Bretez, recoupé avec d’autres cartes. Après avoir localisé les artisans du quartier grâce à la collaboration d’historiens, Mylène Pardoen a exploité des archives de cette époque – textes littéraires, journaux intimes, archives de la police… – pour constituer des scénarios sonores. Grâce à une étude approfondie du bâti et de l’acoustique des rues et des espaces, la chercheuse a constitué une trame sur laquelle elle a greffé les sons, réels, collectés chez les artisans exerçant encore ces métiers dans la tradition, dans les écuries, dans la nature… « Ce travail d’archéologie du paysage sonore en temps réel aurait été impossible sans les nouvelles technologies, et des ordinateurs puissants, qui permettent de prendre en compte la convolution et la porosité des sons au fur et à mesure des déplacements sur la carte », explique Mylène Pardoen, distinguée par les Innovatives 2015 du CNRS, et dont les recherches intéressent un nombre croissant de chercheurs et de musées.

De fait, pour les expositions comportant une dimension historique, les archéologues du son travaillent en collaboration étroite avec conservateurs, commissaires et historiens. Ainsi, pour l’exposition de 2014 « Entendre la guerre, sons musiques et silences en 14-18 » au château de Péronne, le compositeur et designer sonore Luc Martinez, qui a également réalisé des boucles sonores pour le Musée de la Grande Guerre à Meaux, le Mémorial Charles-de-Gaulle à Colombey-les-Deux-Églises et le Mémorial de Verdun, a fait partie intégrante de l’équipe qui a conçu et monté l’exposition. « J’ai beaucoup échangé avec les historiens. Il ne s’agit pas de créer des musiques d’ambiance, mais de recréer un environnement sonore dont on n’a aucun enregistrement sonore ou filmé », explique Luc Martinez, qui est allé collecter les sons des avions, des armes et des véhicules de la Grande Guerre chez les collectionneurs ou au cours de commémorations. Ainsi, au fil des salles, tandis que les textes s’incarnaient dans des voix, marches militaires et funèbres, chansons populaires, roulements d’artillerie et staccato des mitrailles faisaient revivre et ressentir aux visiteurs cette guerre industrielle et totale, sur le front et à l’arrière.

Demain peut-être, les odeurs feront-elles à leur tour irruption dans les salles de musées et les laboratoires de recherches, qui y apprendront de nouveaux aspects de l’histoire sociale… « Reste que ces dernières peuvent être nauséabondes », s’amuse Mylène Pardoen. « Dans le Paris du XVIIIe siècle, où l’on abattait et dépeçait les animaux dans la ville, où le sang coulait dans les caniveaux, où l’on battait les peaux, on devait avoir le cœur bien accroché ! »

« Musiques ! Échos de l’Antiquité »,
jusqu’au 15 janvier 2018. Louvre-Lens, 99, rue Paul-Bert, Lens (62). Ouvert tous les jours de 10 h à 18 h, sauf le mardi. Fermé le 25 décembre et le 1er janvier. Tarifs : 5 et 10 €. Commissaires : Sibylle Emerit, Hélène Guichard, Violaine Jeammet, Sylvain Perrot, Ariane Thomas, Christophe Vendries, Alexandre Vincent et Nele Ziegler. www.louvrelens.fr
« Visiteurs de Versailles, 1682-1789 »,
jusqu’au 25 février 2018. Château de Versailles, Versailles (78). Tarifs : 7 et 18 €. Du mardi au dimanche, de 9 h à 17 h 30. Commissaires : Bertrand Rondot et Daniëlle Kisluk-Grosheide. www.chateauversailles.fr

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°707 du 1 décembre 2017, avec le titre suivant : L’archéologie à la recherche des sons perdus

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