Justice

Des expertises contradictoires

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 24 mai 2017 - 529 mots

Un expert agréé par la Cour de cassation constate de grandes discordances d’une analyse à l’autre.

FONTENAY-SOUS-BOIS (VAL-DE-MARNE) - Dans son atelier encombré de machines anciennes de découpe de marqueterie, la charmante Marie-Hélène Poisson avoue « ne pas comprendre » les critiques dont ont fait l’objet les restaurations opérées du temps de son père, Jacques, lequel était connu dans le milieu pour recouvrir ses marqueteries restaurées de vernis extrêmement durs, les mêmes que ceux destinés aux voitures. « Mais rien n’est vrai ! Il n’utilisait que des produits réversibles », lance-t-elle. Elle a bien « entendu des rumeurs selon lesquelles ces meubles auraient même pu avoir son atelier comme origine ; mais jamais, au grand jamais, il n’aurait eu les moyens de les produire ! » « Ni lui ni moi n’avons jamais vendu de meuble », tranche-t-elle, en soulignant que, dès sa prime jeunesse, elle « passai[t] son temps à l’atelier et savai[t] tout ce qu’il s’y passait ». Elle a bien reçu « la visite » des enquêteurs de l’OCBC, « mais ils ont parlé eux-mêmes d’une “visite de courtoisie”. Avec tous ces scandales, ils passent par tous les ateliers de restauration, c’est normal qu’ils soient venus nous voir, nous qui sommes la référence en matière de meubles Boulle ». Son père, avec lequel elle dit s’être entretenue de cette affaire, serait « trop fatigué » pour répondre lui-même aux questions.

Quant à Laurent Kraemer, déjà mis en examen dans l’affaire des faux sièges XVIIIe, il nous a répété que sa maison n’avait « jamais proposé à la vente une pièce sur laquelle elle pouvait avoir le moindre doute ». Les Kraemer considèrent avoir « pris toutes les précautions » en sollicitant la longue étude de Jean-Nérée Ronfort suivie d’avis de spécialistes comme Theodore Dell, qui a catalogué la collection de meubles de la Frick Collection, et Peter Hughes, qui a fait de même à la Wallace.

La famille d’antiquaires ne se laisse pas déconcerter par le rapport de Sébastien Evain, en faisant remarquer que les anomalies auraient pu provenir du démontage du meuble et de la restauration pratiqués il y a une quinzaine d’années. Ils ont soumis le texte de l’ébéniste à Gilles Perrault, expert agréé par la Cour de cassation, ancien du service de restauration de Versailles, qui a créé un laboratoire de détection des faux à Paris. Tout en soulignant « ne pouvoir donner un avis sur les cabinets eux-mêmes qu’il n’a pu examiner », celui-ci conteste les formulations « à charge » du rapport. « La présence de vis fabriquées à la main par exemple est retenue non en faveur de l’ancienneté des cabinets, mais comme un élément de tromperie. Il est quand même aberrant de penser qu’un ouvrier aurait été employé pour façonner des vis, alors qu’il en existe des stocks récupérés par les ateliers. » Il se dit « surpris par les discordances constatées entre les résultats d’un examen technique à l’autre, même à une quinzaine d’années de différence », en s’interrogeant sur la méthodologie d’analyse des bronzes et la « marge d’interprétation » dans la datation du bois. La galerie Kraemer fait aussi observer qu’Axa n’a introduit aucune demande de remboursement, du moins à ce jour. De son côté, Sébastien Evain dit que s’il devait « se retrouver un jour au tribunal », il est convaincu que ses explications ne laisseront place à « aucun doute ».

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°480 du 26 mai 2017, avec le titre suivant : Des expertises contradictoires

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