Mercredi 14 novembre 2018

Vermeer en son for intérieur

Le Musée du Prado explore la représentation de la vie domestique en Hollande

Par Philippe Régnier · Le Journal des Arts

Le 7 mars 2003 - 771 mots

Seules une trentaine d’œuvres de Johannes Vermeer nous sont parvenues. Pour son exposition “Vermeer et l’intérieur hollandais”?, le Musée du Prado, à Madrid, a réuni neuf de ces peintures, mises en perpectives avec les toiles d’autres artistes actifs en Hollande à la même époque. Une exposition-événement.

MADRID - Vermeer, que Salvador Dalí avait placé au firmament de la peinture, lui attribuant même la note ultime de 19,9/20, n’est représenté dans aucun musée espagnol. L’exposition “Vermeer et l’intérieur hollandais” de Madrid revêt ainsi une importance particulière pour un public ibérique qui n’a pas d’ordinaire la possibilité de pouvoir contempler les œuvres du maître sur son territoire national. Plus largement, l’exposition s’inscrit dans la suite de la monographie “Vermeer” de 1995-1996 à la National Gallery de Washington et au Musée de La Haye, et de “Vermeer et l’école de Delft” de 2001 au Metropolitan Museum of Art de New York et à la National Gallery de Londres, qui ont à chaque fois battu des records de fréquentation. La manifestation madrilène, qui espère également attirer les foules, est la première initiée par le nouveau directeur du Musée du Prado, Miguel Zugaza (lire le JdA n° 163, 24 janvier 2003). Elle inaugure même une nouvelle ère dans l’histoire de la prestigieuse institution, qui entend dorénavant proposer des manifestations d’un niveau international du point de vue de la conception, de l’organisation et de l’accueil du public, même si, pour l’heure, ne disposant pas d’un espace qui leur soit dédié, les expositions temporaires nécessitent toujours le décrochage d’une partie de la collection permanente. Cette renaissance de l’institution s’accompagne aussi d’un nouveau mécénat, celui de la banque BBVA, qui a signé une convention de quatre ans avec le musée et s’est engagée à lui verser 2,5 millions d’euros au cours de cette période.
Réunissant une quarantaine d’œuvres réparties dans quatre salles, “Vermeer et l’intérieur hollandais” comprend neuf peintures du maître de Delft “issues de ces meilleures années [1657-1673]”, selon le commissaire de l’exposition Alejandro Vergara, conservateur en chef des peintures flamandes et des écoles du Nord au Prado. L’exposition se focalise sur les vues d’intérieurs hollandais, scènes de genre réunissant femmes, hommes, enfants dans des activités de la vie quotidienne. La première salle est consacrée à la vie domestique de femmes. Sont confrontées La Fileuse de Gerard Ter Borch et La Dame au collier de perles de Vermeer. Le premier, de quinze ans l’aîné du second, a beaucoup influencé Johannes. En opposition au cadrage serré de la peinture de Ter Borch, la composition de Vermeer est plus dépouillée. Elle résulte en réalité de la suppression d’éléments au cours de la construction de l’œuvre. Ainsi, au premier plan, sur la chaise, se trouvait originellement un instrument à cordes, et une carte ornait le mur, avant que l’artiste ne décide finalement de les enlever tous les deux. Cette pratique est typique de la manière de travailler du peintre.
Par leur iconographie, les compositions insistent sur la place de la femme dans la maison. Une femme préparant du pain et du beurre pour un garçon, du Getty Museum de Los Angeles, montre par une porte la façade d’une école. Au XVIIe siècle, l’éducation revêtait en effet une grande importance dans les Provinces-Unies, un pays qui avait à l’époque le plus haut taux d’enfants scolarisés en Europe.
Les tableaux ici présentés, s’ils semblent de fidèles retranscriptions de la vie quotidienne, sont en fait presque tous porteurs de messages. Les artistes jouent des métaphores, comme cette omniprésence des instruments de musique, symboles de l’harmonie entre les êtres, en un mot, de l’amour. En témoignent par exemple le Duo de Frans van Meiris ou Femme au clavecin, de Gerard Dou, le peintre le plus populaire à l’époque. Ce dernier a également beaucoup influencé Vermeer. Paradoxalement, si les œuvres de Dou nous apparaissent aujourd’hui moins réalistes que celle de l’auteur de la Dentellière, il semble que ce fut le contraire à l’époque. La plupart de ces artistes excellent dans la représentation de l’espace et dans le rendu des matières, mis ne sont pas de grands portraitistes. Vermeer fait ici néanmoins figure d’exception, notamment dans une huile telle que la Femme portant une balance, de la National Gallery de Washington.
À tout maître tout honneur, l’exposition s’achève symboliquement par L’Atelier du peintre (Kunsthistorisches Museum de Vienne), morceau de bravoure de Vermeer qui renvoie indirectement à l’un des chefs-d’œuvre de Velásquez conservé au Prado : Les Menines.

VERMEER ET L’INTÉRIEUR HOLLANDAIS

Jusqu’au 18 mai, Musée du Prado, Ruiz de Alarcón 23, Madrid, mardi-dimanche 9h-19h, lundi sur réservation seulement 12h-19h, tél. 34 91 330 29 00, http://museoprado.mcu.es ; catalogue en esp. et angl., 260 p., 25 euros, ISBN 84-8480-049-0.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°166 du 7 mars 2003, avec le titre suivant : Vermeer en son for intérieur

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