Dimanche 23 février 2020

Senufo

Un regard plus esthétique qu’ethnographique

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 16 février 2016 - 730 mots

Après Cleveland et Saint Louis, l’exposition qui magnifie la dimension artistique de la production Senufo fait étape en France. Une première pour le Musée Fabre à Montpellier.

MONTPELLIER - L’art des Senufo est régulièrement montré dans les musées, et la stylistique de leurs œuvres est loin d’être inconnue. Mais, aussi étonnant que cela puisse paraître, aucune exposition n’avait encore été entièrement consacrée, en France, à ce peuple installé au nord de la Côte d’Ivoire, au sud-est du Mali et au sud-ouest du Burkina Faso. C’est le premier mérite de « Senufo : art et identités en Afrique de l’Ouest » présentée à Montpellier. Le second est de compter un nombre important de pièces jamais vues dans des expositions thématiques, même au Musée Dapper ou au Quai Branly à Paris. Montpellier est en effet la troisième et dernière étape de cette exposition organisée à l’origine (de février à mai 2015) par le Cleveland Museum of Art (Ohio), passée ensuite, à l’été, par le Saint Louis Art Museum (Missouri), et comportant donc de nombreuses œuvres en provenance de collections américaines.

Enfin, et toujours au registre de l’inédit, c’est la première fois que le Musée Fabre accueille les arts premiers. « Il n’y avait même encore jamais eu d’exposition consacrée aux arts des civilisations extra-européennes dans un grand musée de beaux-arts en France, en dehors de Paris », précise son directeur, Michel Hilaire. Et pas un seul objet de ce domaine ne figure dans les collections du musée héraultais. C’est précisément pour « l’ouvrir à d’autres cultures et attirer de nouveaux publics » que Michel Hilaire, lors d’un congrès du réseau Frame (réseau de coopération culturelle franco-nord-américain entre les musées) a saisi l’opportunité de faire venir cet ensemble.

Des Senufo à Picasso
Pour établir un lien entre l’art Senufo et l’art moderne, et notamment les avant-gardes du début du XXe siècle, la première salle juxtapose un splendide et important couple de figures (féminine et masculine) jamais vu en France, une gouache sur papier de Fernand Léger (de 1923, projet du rideau de scène pour La Création du monde) qui évoque justement deux figures Senufo, ainsi qu’un masque Kota et le livre de Carl Kjersmeier, Centres de style de la sculpture africaine (daté de 1935-1938). L’ouvrage est présenté en vitrine accompagné de photos de différents objets prises par Man Ray.

Cette volonté de rattacher cette sculpture à l’histoire de l’art se retrouve dans la seconde salle. Au travers de quelques photos et la reprise du même code couleur pour les murs, l’espace évoque la fameuse exposition « Senufo Sculpture from West Africa » organisée en 1963 par le directeur du Museum of Primitive Art de New York, Robert Goldwater, convaincu de l’influence de l’art Senufo sur Les Demoiselles d’Avignon de Picasso. L’homme, qui dirigea l’ouvrage Primitivism in Modern Painting (1938), fut aussi le mari de l’artiste Louise Bourgeois.

Pratiques rituelles
Œuvres bien présentées, éclairage ciblé, cloisons de couleur ocre jaune ou vert amande, le ton est donné qui prend le parti – réussi – de privilégier l’esthétique à l’ethnographie. Le parcours octroie ensuite six salles aux deux rituels majeurs des Senufo, le « poro » et le « sandogo ». Les trois premières évoquent ainsi le poro, lié à l’initiation des jeunes hommes et aux cérémonies funéraires. On y croise aussi bien des cannes honorifiques que des masques faciaux ou des masques-heaumes. En faisant le choix d’un accrochage par famille ou par série, l’exposition permet de regarder les objets à la fois individuellement et intégrés à un ensemble, afin d’apprécier la subtilité des déclinaisons et interprétations stylistiques de leurs créateurs.
Les trois salles suivantes concernent le sandogo. Principa-lement constituées de femmes, les différentes sociétés qui le pratiquent sont tournées vers les arts de la guérison et de la divination. En confrontant là un domaine domestique (récipients, poulies de métier à tisser, cuillers…) à un registre plus personnel autour de bijoux et tuniques, la sélection fait se côtoyer des objets petits et grands. De même, elle confronte différents types de matériaux, bois, cuivre, fibres végétales, terre. Si certains de ses sujets (le calao, l’antilope…) et traits (mâchoire proéminente, seins pointus, scarifications) sont récurrents, ce qui caractérise avant tout la stylistique Senufo est bien sa diversité et sa richesse dans l’invention de solutions formelles. L’ensemble montre par la même occasion que le regard sur cette aire géographique, enrichi de nouvelles approches et connaissances, a beaucoup évolué.

Senufo : Art et identités en Afrique de l'Ouest

Jusqu’au 6 mars, Musée Fabre, 39, bd Bonne-Nouvelle, 34000 Montpellier, tél. 04 67 14 83 00, tlj sauf lundi 10h-18h, www.museefabre.fr, entrée 8 €. Livre-catalogue par Susan Elizabeth Gagliardi, coéd. 5 Continents Éditions, Milan/Musée de Cleveland, 288 p., 60 €.

Légende photo
Artiste non identifié, Double masque facial, bois, 32 cm, collection Laura et James J. Ross. © Photo : John Bigelow Taylor.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°451 du 19 février 2016, avec le titre suivant : Un regard plus esthétique qu’ethnographique

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