Vendredi 23 février 2018

Albums

Un empereur et la photographie

Le Journal des Arts

Le 22 octobre 2007

Les collections photographiques de Napoléon III exposées à la BNF révèlent un pan méconnu de la photographie primitive : la constitution d’albums thématiques.

PARIS - Poursuivant son entreprise d’exploration et de présentation au public de son fonds très riche de photographies, la Bibliothèque nationale de France s’intéresse cette fois, de manière inattendue et latérale, aux collections photographiques de Napoléon III. Ou du moins à ce qu’il en reste, après les destructions des palais des Tuileries et de Saint-Cloud, car ces collections étaient majoritairement des albums de tirages, engrangés dans les bibliothèques impériales. Ces restes encore imposants, en provenance de Fontainebleau et de Compiègne, ou ayant abouti finalement à la BNF, laissent deviner la profusion de ces « nouvelles images » et le rôle qu’elles ont tenu dans la constitution d’une
culture iconique appuyée sur la photographie.
Il s’est trouvé que l’essor de la pratique de la photographie, grâce aux techniques du négatif papier et du négatif verre, qui  autour de 1850 se substituent au daguerréotype, coïncide avec l’entrée en scène de Napoléon empereur (le plébiscite de 1852). On passe en quelques années d’une expérimentation n’intéressant que quelques adeptes à une production semi-industrielle, due à des entreprises d’une dizaine d’ouvriers dont les archétypes seraient par exemple les ateliers de tirage et d’édition de Le Gray, Blanquart-Evrard, Baldus, Bisson...

Des conceptions de photographe
Que l’empereur se soit intéressé sciemment à la photographie n’est pas en soi important ; il en a d’abord compris l’avantage pour son image, au sens propre, c’est-à-dire la diffusion de ses portraits et de ceux de sa famille (où le prince impérial est la pièce maîtresse), surtout par le portrait-carte inauguré par Disdéri. C’est, du reste, par là que s’ouvre l’exposition.
Mais l’essentiel est dans la primauté de l’industrie et des techniques, voire dans la promotion des arts appliqués, dans lesquelles s’inscrit la vogue de la photographie. En cela, l’empereur suit la trace de l’Angleterre victorienne : impressionné par l’Exposition universelle de Londres en 1851, il en produit une à Paris en 1855. Les chemins de fer, la grande aventure industrielle de l’époque, sont un support de démonstration de prestige, à laquelle s’associe la photographie, au-delà de l’anecdote : la reine Victoria, invitée à Paris en 1855, avait pris la ligne du Nord, la plus moderne, depuis Boulogne ; le baron de Rothschild lui offrait un album de 50 planches des principaux monuments du parcours, clichés réalisés par Baldus en quelques jours. Le cadeau était aussi destiné au prince Albert, féru de photographie.
De cet épisode bien connu et de son développement ultérieur, le Chemin de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée, du même Baldus (1861-1863), on peut voir un nombre appréciable de planches très bien choisies, et dans un état de tirage excellent.
À travers les thèmes abordés (chemins de fer, villes, voyages, explorations lointaines, beaux-arts…), on ne vise pas un quelconque jalonnement historique de cette période, mais on met en avant la notion de série, la variété parfois très surprenante des vues constituant un album (les Vues d’Alsace dédiées à sa majesté l’empereur par Braun, les Vues pittoresques rassemblées par Bisson frères pour l’empereur), et même les reliures, également exposées. On découvre non seulement des images mais des conceptions de photographes, car l’album répond à un dessein d’illustration, de description, d’analyse restreinte d’un sujet dont le photographe est maître d’œuvre (l’exposition est du reste intitulée « Des photographes pour l’empereur »). La commissaire, Sylvie Aubenas, permet de juger de ces globalités constituées d’images, de ces regroupements propres à chaque auteur, de cette forme de sensibilité photographique qui dépasse la seule prise de vue, et c’est bien la première fois que l’on aborde ces questions passionnantes – et convaincantes (les trois volumes de L’Algérie photographiée de Félix Moulin, 1857 ; l’album d’Égypte d’Aymard de Banville, 1865 ; le Mont-Blanc de Bisson, 1860 ; la guerre de Crimée de Langlois et Méhédin, 1856).
L’album est bien un objet photographique spécifique qui s’invente au fil des idées. Il faut aussi souligner l’exceptionnelle qualité de ce que l’on peut voir dans l’ensemble de l’exposition (et la rareté de l’apparition de certaines planches, beaucoup n’ayant jamais été vues). L’état saisissant des Ruines américaines de Désiré Charnay (1860) devrait suffire à ce titre à attirer tous les amateurs de photographie ancienne et primitive. Le catalogue, très bien fait au demeurant, et d’un prix modique, excellente initiation aux arcanes de la photophilie, ne donnera, le cas échéant, que remords de n’avoir pas vu les tirages originaux.

DES PHOTOGRAPHiES POUR L’EMPEREUR. LES ALBUMS DE NAPOLÉON III

Jusqu’au 16 mai, BNF, Site Richelieu, galerie de photographie, 58, rue de Richelieu, 75002 Paris, tél. 01 53 79 59 59, tlj sauf lundi et j. f., mardi-samedi 10h-19h, dimanche 12-19h. Catalogue, sous la direction de Sylvie Aubenas, BNF, Paris, 191 p., 114 ill., 35 euros. ISBN 2-7177-2290-4.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°190 du 2 avril 2004, avec le titre suivant : Un empereur et la photographie

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