Un début de siècle très polémique

Par Isabelle Manca · L'ŒIL

Le 23 juin 2014 - 961 mots

Retour sur les épisodes qui, depuis l’an 2000, témoignent du retour du tabou dans l’art.

1 - 2000 : « Présumés innocents »
L’exposition, consacrée à la représentation de l’enfance dans l’art contemporain au CAPC de Bordeaux en 2000, réunissait 80 artistes mondialement connus comme Nan Goldin, Annette Messager ou encore Cindy Sherman. Après sa fermeture, une association spécialisée dans la protection de l’enfance, La Mouette, attaque le directeur du musée Henry-Claude Cousseau et les deux commissaires Stéphanie Moisdon et Marie-Laure Bernadac. Ils sont accusés de diffusion d’images à caractère pédopornographique et de corruption de mineurs. Le feuilleton judiciaire dure plus de dix ans jusqu’à leur relaxe définitive en 2011.

2 - 2007 : « Vade retro. Art et homosexualité »
Fait rarissime, l’exposition sur l’homosexualité dans l’art proposée au Palazzo della Ragione à Milan a été purement et simplement annulée par la municipalité, après son inauguration. Les organisations catholiques mobilisées contre la manifestation ont trouvé un soutien de taille dans leur demande de fermeture de l’exposition, le maire de Milan, Letizia Moratti, qui a jugé les œuvres scandaleuses et blasphématoires. La manifestation a d’emblée été interdite aux mineurs, mais cette mesure n’a pas été jugée suffisante, tout comme la proposition des organisateurs de retirer les œuvres les plus controversées.

3 - 2008 : La Fiac censurée
Lors de l’inauguration de la Fiac 2008, les douanes françaises avertissent la galerie moscovite XL que les photographies des performances du Russe Oleg Kulik sont « inappropriées ». Bien que le stand ait apposé des cartels avertissant que certaines pièces sont susceptibles de choquer les visiteurs, la police vient rapidement décrocher les œuvres, à la suite du dépôt d’une plainte contre ces clichés montrant l’artiste nu tenu en laisse et mimant un chien rageur. Le parquet de Paris a estimé que ces pièces présentaient un caractère violent, pornographique et pouvant porter atteinte à la dignité humaine.

4 - 2009 : Scandale à la Biennale
La Biennale de Venise n’est pas à l’abri de la censure. En 2009, la participation de la communauté française de Belgique a ainsi été déprogrammée en raison du caractère sexuel de l’exposition de Jacques Charlier. Alors que le pavillon belge accueillait un participant flamand, la communauté francophone devait investir les rues de la Sérénissime avec « 100 sexes d’artistes », une série d’affiches illustrant des attributs sexuels selon l’esthétique des plasticiens représentés. Le projet d’abord autorisé a été interdit ; en signe de soutien, le Palais des beaux-arts de Bruxelles lui a ouvert ses cimaises.

5 - 2009 : Ernest Pignon-Ernest vandalisé
En juillet 2009, pendant l’exposition collective « Ingres et les modernes », organisée au Musée Ingres de Montauban, Ernest Pignon-Ernest était invité à exposer sur la façade de la cathédrale deux dessins monumentaux d’anges, inspirés du tableau du maître montalbanais Le Vœu de Louis XIII. Fidèle à l’esthétique de son aîné, l’artiste a cependant apporté une réponse toute personnelle à la question du sexe des anges. Pignon-Ernest a ainsi montré sans pudeur les attributs de deux jeunes femmes. Une liberté qui a suscité émoi et colère. Après avoir demandé leur retrait, trois jeunes catholiques traditionalistes ont recouvert les parties licencieuses.

6 - 2010 : Larry Clark interdit aux mineurs
À l’automne 2010, pour éviter plaintes et procès, le Musée d’art moderne de la Ville de Paris a limité l’accès de l’exposition « Kiss the Past Hello » aux majeurs. La première rétrospective du photographe américain Larry Clark en France contenait en effet des œuvres susceptibles d’être apparentées à de la pornographie ; leur présentation à des mineurs aurait pu exposer le musée à un procès. Plutôt que d’amputer la sélection, l’institution a donc choisi d’en restreindre l’accès, tandis que la société éditrice a refusé de publier le catalogue. Mesure extrêmement rare, cette interdiction aux moins de 18 ans a suscité une vaste polémique.

7 - 2010 : « Pour adultes seulement » annulée
L’exposition « Pour adultes seulement », qui devait se tenir en octobre 2010 à la bibliothèque départementale de la Somme, à Amiens, a été annulée à la demande de sa tutelle, le Conseil général. L’instance a jugé certaines images « dégradantes et misogynes » et, par conséquent, non conformes aux valeurs de sa majorité politique. Cette manifestation réunissait une soixantaine d’œuvres à connotation érotique réalisées par de grands noms de l’illustration jeunesse dont Tomi Ungerer. L’Association des bibliothécaires de France a soutenu les organisateurs et dénoncé le « problème récurrent de la censure en bibliothèque ».

8 - 2011-2014 : « L’origine du monde » censurée par Facebook et La Poste
L’Origine du monde, tableau peint par Courbet en 1866 et conservé au Musée d’Orsay, fait encore régulièrement l’objet de censure. Notamment de la part de Facebook qui a suspendu le compte de plusieurs internautes ayant affiché une reproduction du célèbre nu sur leur profil ; l’entreprise interdisant toute image de nu y compris artistique. Enfin, dernier incident en date, à l’occasion de l’exposition de l’œuvre à Ornans, la société philatélique et cartophile de Besançon souhaitait faire imprimer des timbres à l’effigie du tableau ; La Poste a refusé, pointant le caractère pornographique de l’œuvre.

9 - 2014 : Balthus « autocensuré » en Allemagne
Par crainte d’être poursuivi pour incitation à la pédophilie, le Musée Folkwang d’Essen, en Allemagne, a annulé l’exposition dédiée à Balthus, prévue en avril 2014. Celle-ci devait présenter environ 2 000 Polaroïds, majoritairement inédits, que le peintre octogénaire avait pris de son très jeune modèle Anna. Âgée de 8 ans, dans les photographies les plus anciennes, elle apparaissait dans nombre de clichés dénudée ou dans des attitudes sexuellement explicites. Une partie du corpus avait pourtant été présentée en 2013 à New York à la Galerie Gagosian sans provoquer de heurts et le catalogue édité sans susciter, pour l’heure, de poursuite.

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°670 du 1 juillet 2014, avec le titre suivant : Un début de siècle très polémique

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