Vendredi 19 octobre 2018

Peinture

Un cadeau providentiel

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 18 octobre 2007 - 876 mots

Les collections Batliner et Forberg sont venues enrichir le Musée de l’Albertina à Vienne. Ces prêts permanents transforment le visage de l’institution consacrée aux arts graphiques.

VIENNE - Internationalement reconnu pour sa prestigieuse collection d’arts graphiques, le Musée de l’Albertina à Vienne a récemment ajouté deux magistrales cordes à son arc. En l’espace de quelques mois, l’établissement viennois a reçu deux prêts permanents : la gigantesque collection Batliner d’art impressionniste, moderne et contemporain, et l’ensemble Forberg concentré sur Paul Klee et l’expressionnisme allemand. Près de 650 tableaux accumulés pendant une cinquantaine d’années se mesurent dorénavant aux précieuses feuilles signées Albrecht Dürer, Raphaël ou Michel-Ange.
De la peinture dans un musée consacré aux arts graphiques ? Dès la réouverture de l’Albertina en 2003, après une longue campagne de rénovation, son directeur Klaus Albrecht Schröder comparait l’institution à Janus, divinité romaine aux deux visages. Le palais situé au cœur de Vienne se divise, en effet, entre le faste des anciens appartements des Habsbourg et la modernité feutrée des nouvelles salles d’expositions temporaires. Conscient du caractère unique de sa collection d’œuvres sur papier, le directeur en souligne néanmoins les limites, allant jusqu’à la qualifier de talon d’Achille à l’origine de la grande crise de fréquentation subie par le musée avant les travaux d’aménagement. Dans ce contexte, la collection Batliner est un cadeau inespéré pour l’Albertina, d’autant que ce rosaire de chefs-d’œuvre était convoité par les plus grands établissements – le Guggenheim Museum de New York, le Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, le Museum of Modern Art de San Francisco ; la construction d’une aile au Palais du Luxembourg à Paris a même été envisagée ! Pourtant, le prêt Batliner aurait eu l’impact d’une goutte d’eau dans l’océan pour des métropoles telles que New York, Paris ou Londres, alors qu’à Vienne Klaus Albrecht Schröder n’hésite pas à parler de « pluie dans le désert ».

Choix stratégiques
Le choix de l’Albertina a plusieurs explications, comme la pauvreté notoire des musées autrichiens en art impressionniste et moderne français, mais aussi la situation géographique du musée – bien que décidés à en faire profiter le public, les époux philanthropes qui résident au Liechtenstein souhaitent pouvoir facilement accéder à leur collection. Les excellentes relations entretenues avec le directeur de l’Albertina n’y sont pas non plus étrangères, ce dernier se réjouissant d’atteindre un public différent et de donner un nouvel élan à son institution, dont le visage se voit une fois encore transformé. L’ensemble Forberg de cent cinquante pièces, initié par le banquier suisse Kurt Forberg et perpétué par son fils Matthias, vient pour sa part enrichir les fonds du musée en œuvres du Blaue Reiter, de die Brücke, et de Paul Klee, auquel sera consacrée une exposition en 2008.
À une présentation cloisonnée de la collection, dans le style de l’aile Robert Lehman au Metropolitan Museum of Art de New York, le directeur de l’Albertina a préféré l’intégrer dans un accrochage strictement chronologique, sous l’appellation globale de « Collection Batliner », et ce, au grand dam de Matthias Forberg. « De Monet à Picasso » comprend les tableaux Batliner et Forberg, mis en relief par des œuvres sur papier de l’Albertina sur des murs aux subtiles variations de couleurs, du gris au lilas en passant par le bleu ciel, le tout éclairé par une lumière diffuse. Le parcours de l’exposition, rythmé par des apartés sur certains artistes, préfigure de l’accrochage final de la collection prévu pour octobre 2008. Klaus Albrecht Schröder souhaite aménager vingt-six salles monographiques décrivant l’évolution de l’art de 1870 à nos jours. Car les Batliner ne se sont pas arrêtés à Picasso. Dès le 12 octobre, la seconde partie de la collection sera présentée sous le titre « de Warhol à Kiefer ».
Le visiteur assiste ici au déploiement d’une – très belle – histoire de l’art vue à travers le regard des Batliner. Nulle trace de Duchamp ni d’autres artistes conceptuels ou minimalistes. Herbert et Rita Batliner aiment la couleur et le font savoir : qu’il s’agisse d’aquarelles de Paul Signac ou des compositions de l’avant-garde russe, le couple choisit les plus colorées – exception faite de Sylvette de Picasso, en noir et blanc. Les collectionneurs n’ont jamais revendu d’œuvre, ce qui explique que certaines erreurs de parcours n’aient jamais été rectifiées – la Ferme en Normandie de Cézanne ne figure pas parmi les meilleurs paysages du peintre. Espérons qu’à terme, l’accrochage permanent du musée saura éviter l’écueil de la salle fourre-tout à l’image de celle où l’on trouve, pêle-mêle, Karel Appel, Max Ernst, Paul Delvaux et Yves Klein.
Même si l’Albertina s’est approprié cette collection, une incursion dans la méthode et l’histoire des achats des époux Batliner pourrait faire l’objet d’une exposition, voire d’un ouvrage. Le goût des collectionneurs a beaucoup évolué tout en restant fidèle à leurs amours originelles. Après leur premier achat d’un buste de Giacometti datant de 1954-1955, le couple a jeté son dévolu sur Claude Monet, puis sur Alex Katz, avec le même intérêt. Le prêt de Batliner marque un tournant dans le paysage artistique viennois. Est-ce un hasard si le nom “Batliner” est, à une lettre près, l’anagramme d’“Albertina” ?

DE MONET À PICASSO LA COLLECTION BATLINER

- Commissaire : Klaus Albrecht Schröder, directeur de l’Albertina - Parcours de l’exposition : plus de 200 œuvres dans 16 salles - Soutien financier : Österreichische Lotterien et le cabinet d’avocats CHSH Cerha Hempel Spiegelfeld Hlawati

DE MONET À PICASSO – LA COLLECTION BATLINER

Jusqu’au 6 avril 2008, Albertina, 1, Albertinaplatz, Vienne, Autriche, tél. 43 1 534 830, tlj 10h-18h, mercredi 10h-21h, www.albertina.at. Catalogue, éditions Michael Imhof, 420 p., 300 ill. couleurs, 29 euros, disponible en allemand et en anglais, ISBN 978-3-86568-319-9 (version anglaise).

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°266 du 5 octobre 2007, avec le titre suivant : Un cadeau providentiel

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